Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/460

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d’entre nous, et s’il le veut il a certes le droit d’y croire. Admettons cependant qu’il ne parle ainsi que par métaphore. C’est alors comme qui dirait un grossissement de l’idée par les mots. Il veut fixer l’attention de son auditoire sur la crainte du châtiment qui menace le pécheur. Et comme peut-être ce mot de châtiment n’irait pas atteindre jusqu’aux fibres profondes qu’il veut pourtant toucher, il fait ce que nous faisons tous quand nous élevons la voix pour nous faire mieux entendre, et pour nous faire mieux comprendre. Ce grossissement est légitime. On cite souvent le mot de Pascal, « qu’il faut appeler Paris Paris. » Mais Pascal n’a pas dit cela. Pascal a dit qu’il est des lieux où il faut appeler Paris Paris, et des lieux ou il faut l’appeler la capitale du royaume. Et il a raison. Et c’est bien différent. Les périphrases ont une utilité certaine et ne sont pas inventées seulement pour servir au discours d’ornement extérieur. Il convient souvent, mais il ne convient pas toujours d’employer le mot propre. Le mot propre n’est parfois, comme « châtiment : » dans le cas que nous discutons, ou « punition, » son synonyme, qu’une notation mathématique de l’idée. Nous pouvons avoir des raisons de ne point parler en langage d’algébristes. C’est le principe même de la diversité des styles. On peut se moquer des distinctions de l’ancienne rhétorique : elles n’en sont pas pour cela moins justes ni moins solidement fondées. Il est vrai qu’il serait ridicule de prendre la plume en se proposant d’être « simple, » d’être « tempéré, » d’être « sublime, » — non pas plus toutefois que de se proposer d’être nerveux ou d’être coloré, comme on fait aujourd’hui, — mais qu’importe que les mots aient vieilli si les choses ont survécu ? Nous ne dirons plus, comme jadis, qu’il y ait dans l’usage un style « simple, » et un style « sublime ; » nous dirons qu’il y a dans l’histoire des proses montées d’un ou deux tons plus haut que d’autres. Et au fait, il serait surprenant que la théorie des valeurs en peinture et de la gamme des tons fût de la dernière nouveauté, tandis qu’en littérature il n’y aurait pire vieillerie que la rhétorique des nuances et de la dégradation des styles. La prose latine, par exemple, est certainement montée d’un ton plus haut que la prose grecque. Tite-Live est moins « simple » que Xénophon, et Tacite moins « tempéré » que Thucydide. Pareillement, dans l’histoire de notre littérature, la belle prose du XVIIe siècle est d’un ton plus haut que la belle prose du XVIIIe siècle, mais celle-ci de trois ou quatre tons plus bas que la belle prose du XIXe siècle. Or, selon le ton dans lequel on écrit, il y a des formes qui s’appellent pour ainsi dire les unes les autres. Et c’est pourquoi, détacher, comme on le fait souvent, d’un sermon de Bossuet, par exemple, ou d’une tragédie de Corneille, une expression oratoire ou quelque métaphore tragique pour s’en servir aux usages de la conversation quotidienne, c’est une trahison. Vous savez si l’on a parlé, dans le temps où nous sommes, de la nécessité qui s’impose désormais à toute