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Petit bourgeois lettré, d’allure solennelle
Qui peux, chaque matin, lire sous ta tonnelle
Tes auteurs préférés et ton journal ami ;
Commerçant, affairé comme l’est la fourmi,
Qui sais goûter, après ton dernier inventaire,
Dans ton logis bien clos un repos volontaire,
Et, las de politique et timide au scrutin,
De nos bruyans débats n’as que l’écho lointain ;
Officier, pour qui l’âge a sonné la retraite,
Qui réunis au coin du feu, dans ta chambrette,
Un vieux groupe d’amis dont la fidélité
Donne au whist familier des airs d’éternité ;
Petites gens, serrés au seuil de vos boutiques,
Devisant, tous les soirs, d’intérêts domestiques,
Vivant de voisinage et vous tendant la main,
Sûrs de recommencer un même lendemain ;
Médecins, percepteurs, juges de paix, notaires,
Mieux fixés à vos murs que vos pariétaires,
Vieux chevaux au manège ensemble condamnés,
Qui trouvez assez grand l’orbite où vous tournez ;
Vous tous les inconnus, les humbles, la province,
Dont la vie est si simple et d’un tissu si mince,
Dois-je vous plaindre ? A qui le poids est-il plus lourd ?
Vaut-il mieux que le jour soit trop long ou trop court ?
Vaut-il mieux que la vie ait ou non sa décharge,
Et qu’on reprenne haleine, et qu’on ait cette marge ?
Vos regards, au réveil, embrassent l’horizon ;
Vous avez le jardin derrière la maison,
Où l’espalier se noue en fruits de toutes sortes ;
Vous regardez passer le temps devant vos portes
Tandis que nous courons après lui, triples fous !
Les plus déshérités, est-ce nous ? est-ce vous ?


III


Amie, en y songeant, voilà bien des années
Que je ne connais plus les tranquilles journées,
Le bois où ton s’endort, la rive où l’on s’étend,
Le bateau qui s’oublie au large de l’étang ;
La ronce où l’on s’attarde à voir la libellule,
L’herbe où ton cherché un monde étrange qui pullule ;