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temps de mon adolescence n’auraient jamais fait la commune ; volontiers, dans leur dix-septième année, ils eussent dit, comme moi :

Lorsque tu recevras mon cadavre glacé,
Couche-le doucement sur les fleurs que tu fanes,
O mort ! ne laisse pas poser des mains profanes
Sur mon cœur que l’amour n’a pas encor blessé !


Ils faisaient de mauvais vers et de pitoyable prose ; c’était moins dangereux.

Ce fut un romantique convaincu qui, le premier, essaya de m’éclairer sur les périls et la puérilité de cette manie funèbre. Il avait infiniment d’esprit, était un poète de talent et se nommait Ausone de Chancel. Il avait alors une trentaine d’années, tout au plus, et comme il n’avait jamais cherché sa voie, il ne l’avait pas trouvée. D’une bonne famille de l’Angoumois, cachetant volontiers ses lettres de ses armes qui étaient d’azur an chêne arraché d’or, avec la devise : « Chancel ne chancelle mie, » il avait dépensé en joyeuse activité un temps qu’il eût mieux fait d’employer au travail. Il le comprenait et parlait avec amertume des heures perdues que l’on ne peut ressaisir. Il avait la face intelligente, l’œil vif et la lèvre ironique. Il était lié avec beaucoup d’artistes, beaucoup d’écrivains, avait touché au saint-simonisme, au fouriérisme, n’avait pu s’assimiler les nouvelles doctrines, retombait parfois dans des accès de dévotion dont il sortait avec éclat à la suite de quelque partie de plaisir, regrettait d’être éloigné de sa femme, courait la rejoindre pour s’en séparer de nouveau et revenir chercher à Paris des joies bruyantes qui l’étourdissaient sans le satisfaire. Étrange homme, agité, très vivant, adorant les lettres, voulant s’y consacrer sans réserve, mais ne trouvant pas en lui le courage de renoncer à tout pour se donner à elles et ne pas se reprendre. Il possédait au plus haut degré ce que Fourrier appelle là papillonne, c’est-à-dire l’instabilité d’humeur et obéissait, sans combat, à toutes les distractions qui le sollicitaient. Il avait de l’imprévu et une sorte d’originalité native qui lui donnaient un grand charme. Sur l’album de sa belle-sœur il écrivit un quatrain qui est presque célèbre :

On entre, on crie,
Et c’est la vie !
On baille, on sort,
Et c’est la mort !


Cette boutade fut recueillie et publiée par un petit journal ; les impotens de la poésie s’en emparèrent, se l’attribuèrent et ne laissèrent même pas à Ausone de Chancel la paternité de ce petit