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IX. — SAINT-SABA. — MER-MORTE. — JERICHO.

C’est, je l’avoue, avec un vif sentiment de délivrance que j’ai quitté Jérusalem pour me rendre en Galilée. Je devinais que j’allais trouver ici l’évangile, vainement cherché et désiré dans ce qu’on appelle, par une sorte d’ironie, la ville sainte. Jérusalem ressemble à la Rome du XVIe siècle, où l’on ne pouvait rester ou devenir chrétien qu’à la condition de se dire, comme ce juif de Boccace, qu’il fallait que le christianisme fût bien réellement divin pour résister aux superstitions, aux scandales, aux pratiques païennes qui l’assaillaient de tous côtés. A peine à cheval pour la Mer-Morte, on éprouve l’impression d’un cauchemar qui s’efface. J’ai fait le voyage de Palestine seul avec un drogman et un moukre pour toute escorte, en dépit des remontrances que l’on m’avait adressées sur le prétendu danger de m’aventurer autrement qu’en caravane dans les régions fréquentées par les Bédouins. Mon drogman n’était pas d’un courage au-dessus de l’ordinaire : mais c’était un parfait honnête homme qui avait jugé inutile de me causer des terreurs factices afin d’exploiter ma crédulité. En conséquence, il m’avait avoué franchement que, depuis quinze ans qu’il exerçait son métier, il ne s’était trouvé exposé à aucune aventure, et qu’aucun de ses confrères n’avait été plus maltraité que lui. Quand je l’avais consulté sur la nécessité de porter des armes, il m’avait offert généreusement de m’en prêter de fort belles, attendu que pour son compte il n’avait jamais jugé nécessaire de se servir de celles qu’il avait héritées de ses maîtres. Naturellement, j’avais refusé son offre et nous sommes partis, lui et moi, armés de notre seul scepticisme, qui nous a mieux servis contre les Bédouins que n’auraient pu le faire des revolvers et des carabines. La veille du jour où je me suis mis en route, des pèlerins revenus de la Mer-Morte m’avaient prévenu qu’une grande bataille se livrait sur ses bords entre différentes tribus. Je m’attendais pour le moins à relever les morts. Ma déception a été grande en trouvant le prétendu champ de bataille absolument dépourvu de cadavres. Il faut se méfier beaucoup des histoires de brigands que l’on raconte à Jérusalem et que les voyageurs grossissent ensuite dans leurs récits. La seule précaution à prendre pour aller à la Mer-Morte est de se faire, accompagner par un homme d’une des tribus du Jourdain. C’est une redevance qu’on est obligé de payer sous peine de désagrément. On trouve à Jérusalem un certain nombre de ces guides. On en loue un pour la modique somme de vingt francs, au maximum,