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II

Je n’ai pas lu la Vie de Mme Guyon par elle-même, et je n’en connaissais, avant d’avoir lu le livre de M. Guerrier, que ce que Bossuet en avait cité dans sa Relation sur le quiétisme. On a reproché vivement à Bossuet d’avoir, dans cet opuscule célèbre, ridiculisé sans pitié la pauvre femme. Car, pour le dire au passage, on affecte souvent de l’ignorer, mais Bossuet est un maître dans le maniement de l’ironie grave. Voyez plutôt, dans l’Histoire des variations, le récit de la rupture de Luther et de Carlostadt ou, dans les Avertissemens aux protestans, les railleries qu’il fait des prophéties de Jurieu. Quiconque lira le livre de M. Guerrier trouvera que Bossuet a traité la prophétesse encore bien charitablement. Une fois, Mme Guyon avait la toux. « Il fut convenu qu’elle irait chez les ursulines de Thonon, où elle avait mis sa fille, pour y prendre du lait pendant quinze jours. Elle partit donc avec le P. La Combe. Quand ils furent embarqués sur le lac de Genève, le P. La Combe dit : Que votre toux cesse, et elle cessa. » Une autre fois, Mme Guyon, avec deux filles, traversait un bois que les brigandages et les assassinats avaient rendu célèbre. Le muletier tremblait de frayeur. Les voleurs, en effet, arrivèrent. Mme Guyon, qui ne craignait rien, les salua d’un gracieux sourire, et les bandits, peu habitués à un pareil accueil, s’inclinèrent respectueusement et s’en allèrent. » Une autre fois elle eut un songe : « Elle rêva qu’elle se trouvait avec une amie sur une montagne… Au sommet de la montagne était un jardin environné de haies et qui avait une porte fermant à clé. Nous y frappâmes… Le maître me vint ouvrir la porte, qui fut refermée à l’instant. Le maître n’était autre que l’époux, qui, m’ayant prise par la main, me mena dans le bois. Il y avait dans ce bois une chambre, où l’époux me mena, et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits. Il me répondit : « Il y en a un pour ma mère, et l’autre pour vous, mon épouse… » Je me réveillai là-dessus. » Bossuet a rapporté ce songe, mais comme il le dit, parce que Mme Guyon en faisait le fondement d’une oraison. Il a généreusement omis la conversion des voleurs et la guérison miraculeuse, et sans doute, si nous en jugeons par les extraits de M. Guerrier, combien d’autres extravagances encore l Mais comme on comprend, ce sont ses propres expressions, que son cœur se soulevât à la lecture de ce fatras mystique ! En voilà assez des singularités de Mme Guyon.

C’est au mois de juillet 1686, accompagnée, comme toujours, du P. La Combe, son barnabite, que la prophétesse vint se fixer à Paris. Elle avait alors près de quarante ans. Il est utile de noter ce détail, et aussi qu’elle avait été, dans l’âge de vingt-trois ans, défigurée par la petite vérole ; attendu que trop d’historiens ont expliqué le succès