Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 49.djvu/318

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se remettre au travail. Son esprit était ailleurs ; où donc? Sur le Nil, dans les défilés du Liban, sous les cyprès du champ des morts de Scutari. Il me disait : « Te souviens-tu? » Il me parlait du reis de notre cange, de nos drogmans, des bazars de Damas, de notre course à la Mer-Morte, du grand chapiteau ionique sur lequel nous nous étions assis au milieu des ruines de Sardes. Parfois, il s’écriait: Cheick Mahammed an’nabi ! imitait le bruit des avirons tombant dans l’eau, et avait les larmes aux yeux. En Orient, il avait la nostalgie de la Normandie ; en Normandie, il avait la nostalgie de l’Orient. Pauvre grand homme, dont l’intelligence désirait toujours, regrettait toujours et ne jouissait jamais ! Je me hasardai à lui dire : « Tu t’es cependant bien ennuyé dans notre voyage. » Il me répondit : « Oui, mais je voudrais le recommencer. » Il a toujours vécu ainsi, tiraillé par le passé, attiré par l’avenir, et ne pouvant se résoudre à accepter le présent, Bouilhet, impassible, écoutait ses plaintes et ne disait mot, mais je sais bien ce qu’il pensait lorsqu’il faisait un retour sur lui-même. L’existence que Flaubert trouvait insupportable et, comme il disait, « agressive et injuste, » lui eût semblé une bonne fortune. Une aisance qui assure les facilités de la vie, qui permet le choix du travail, qui donne aux allures l’indépendance et enlève au lendemain toute préoccupation, n’est-ce donc rien, et faut-il tant gémir? « S’il avait à gagner de quoi payer sa soupe et son loyer, que dirait-il donc? » me disait Bouilhet, pour qui rien n’était changé depuis notre départ. Nulle ressource en dehors des leçons qu’il donnait : il subissait la nécessité, mais ce métier lui faisait horreur. Expliquer Virgile à des enfans qui pensent à autre chose, corriger les chevilles des vers latins, se réduire au français conventionnel des discours de rhétorique, préparer des cervelles obtuses aux examens du baccalauréat, recevoir les reproches des parens lorsque les diplômes n’ont point été obtenus, c’est dur pour un homme dont la tête est toujours hantée par le rythme des vers. Sans cesse et partout il travaillait. Que de fois, lorsque nous dînions ensemble, je l’ai vu rester immobile, absorbé dans la contemplation intérieure, l’œil fixe et la bouche entr’ouverte! Puis, brusquement, il revenait à nous par un sourire ; il avait trouvé la rime qu’il cherchait. Pendant notre absence, il avait terminé son poème de Melœnis, qui avait exigé trois années de labeur; il en était satisfait et n’avait pas tort, car c’est une œuvre de premier ordre. Le poème était terminé ; c’est bien; mais comment vivre? Faudra-t-il donc être condamné à courir le cachet jusqu’à sa dernière heure ? Platon chassait le poète de sa république ; notre civilisation est moins brutale, mais plus cruelle; elle le laisse périr. Alfred de Vigny l’a raconté dans Stello ; sous toute forme de gouvernement, le poète meurt à la peine. Sauf exceptions, si rares qu’on pourrait les citer, le poète pur, le poète abstrait (j’entends celui qui