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un manche à balai ou le brûler dans un feu de copeaux. » Ce Pash nous semble être un homme de bon conseil, et Gidéon est un rêveur aussi bien que Mordecaï. Quand il aura tout élagué, tout émondé, tout supprimé, les observances, les légendes, les miracles, tout ce qui fait que Jéhovah ne ressemble pas au premier dieu venu et que la religion qui lui plaît diffère d’un insipide déisme, que restera-t-il ? Bien peu de chose. Qu’un juif raisonne, rien de mieux ; mais le jour où il deviendra tout à fait raisonnable, sera-t-il encore juif ? Décidément Pash a beaucoup de bon sens, et il parle d’or. La différence est grande entre un arbre et un manche à balai. Les arbres ont des racines, les manches à balai n’en ont pas, et à vrai dire, ils s’en passent.

La polémique contre les juifs n’aura produit que des résultats médiocres ou à peu près nuls. Selon toute apparence, M. le pasteur Stocker ne réussira pas à les expulser de la magistrature et des écoles ; M. le docteur Dühring parviendra difficilement à médiatiser la haute banque israélite et à mettre MM. de Rothschild en curatelle. Nous sommes convaincus aussi que Mordecaï ne partira pas pour les bords du Jourdain, que la Belgique restera où elle est, que, de son côté, Gidéon renoncera à tout élaguer et à rendre sa religion aussi unie que le bois d’une pique. Ce qu’on peut présumer, c’est qu’avec les progrès de la vraie tolérance et des idées libérales, le judaïsme cessera de jour en jour d’être une patrie, il ne sera plus qu’une religion.

Avant peu, les juifs de Francfort et de Berlin, quoi qu’en dise le docteur Dühring, deviendront d’aussi bons Allemands que les juifs de Bordeaux et de Paris sont devenus d’excellens Français. Cela ne les empêchera pas de rester juifs, et les gens sensés ne s’en plaindront point. Il est bon qu’il y ait dans un pays des minorités influentes dont on respecte les droits ; il est bon que leur importance soit disproportionnée à leur force numérique ; il est bon qu’une nation ne soit pas gouvernée exclusivement par cette force souvent aveugle, toujours brutale, qu’on appelle le nombre. Façonner toutes les têtes sur le même patron, couler toutes les âmes dans le même moule, mettre de niveau tous les esprits, pousser jusqu’à la fureur le goût de Péquerre et du fil à plomb, jusqu’au fanatisme le culte de l’ordonnance et la religion de la symétrie, tirer les sociétés au cordeau et rectifier sans cesse l’alignement, tel est sans doute l’idéal d’un homme d’état chinois, mais, n’en déplaise aux mandarins de Berlin et de Paris, l’Europe n’est pas encore la Chine.


G. VALBERT.