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quel étrange mécanisme que celui de toute une nation, composée d’individus divers qui se meuvent avec des apparences si capricieuses et d’après les inspirations de leur fantaisie, mais qui, en réalité, obéissent dans tous leurs actes à des lois déterminées, invariables, presque mathématiques ?

Toutes les fois qu’on observe les manifestations de l’activité humaine, pour peu que l’observation porte sur quelques milliers d’hommes, on reconnaît que toutes ces manifestations, si fantasques qu’elles soient pour les individus, sont soumises, pour l’ensemble, à des lois très précises, et peuvent être jugées par la statistique.

Nous arrivons ainsi graduellement à constater un phénomène social qui concorde avec les lois des plus hautes mathématiques. Nous voulons parler de ce qu’on appelle le calcul des probabilités. Si, par exemple, on prend un jeu de cartes, et qu’on choisisse au hasard deux cartes dans ce jeu, il y a une certaine vraisemblance que, de ces deux cartes qu’on tire, l’une sera rouge et l’autre noire ; mais il pourra très bien se faire qu’on ait pris deux cartes rouges ou deux cartes noires. Si l’on recommence dix fois cette opération sur des jeux complets, il est probable qu’on aura tiré finalement à peu près autant de cartes rouges que de cartes noires. Mais si on l’a faite cent fois, la différence entre le nombre des cartes rouges et des cartes noires sera moins grande encore, par rapport aux deux cents cartes tirées. Si, enfin, on fait un million de tirages, on aura, à peu de cartes près, tiré finalement cinq cent mille fois une carte rouge et cinq cent mille fois une carte noire. Il est certain que, plus on aura fait de tirages, moins l’écart sera considérable entre les cartes rouges et les cartes noires, par rapport au chiffre total des tirages. On admet même, en mathématiques, que, sur un nombre infini de coups, il y a exactement autant de cartes rouges que de cartes noires qui ont été tirées.

Les données statistiques relatives à la naissance, à la vie et à la mort des hommes nous présentent un phénomène assez analogue. Quand les statistiques portent sur un très grand nombre d’individus, et pendant un temps notable, les irrégularités individuelles s’effacent l’une par l’autre, et le calcul des probabilités peut s’exercer avec une rigueur tout à fait scientifique. Je suppose, par exemple, qu’on ait constaté, pendant plusieurs années, que sur 40 millions d’individus, il y a, par semaine, 20,000 décès : on peut alors supposer qu’il y aura sur 2,000 individus un décès par semaine. Cependant il est très possible que 2,000 individus vivent pendant plusieurs semaines sans présenter de décès. D’autre part, dans certaines conditions spéciales, comme s’il s’agit d’un hospice pour la vieillesse, par