Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/25

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sorti de l’ère préparatoire, de l’ère des programmes. Un de ces programmes bien remplis aurait mieux servi les véritables intérêts de la science que toutes ces vagues promesses, ces sommaires anticipés du savoir futur ou ces controverses sur l’insuffisance des sommaires proposés. Entendons-nous bien. Je ne prétends pas que M. Littré n’ait pas laissé des œuvres considérables, quelques-unes accomplies, mais elles sont indépendantes de l’école spéciale à laquelle il avait voué ses efforts et son nom ; lui aussi, il n’a laissé là, comme son maître, que des critiques très vives sur le régime métaphysique et théologique et des projets de conquêtes futures, des esquisses très générales de l’avenir scientifique tel qu’il l’imagine, des proclamations en l’honneur de l’avènement du positivisme.

Une des sciences qui, selon lui, assuraient la victoire définitive à la doctrine et sur laquelle il avait le plus compté pour conquérir les esprits rebelles, la sociologie elle-même, lui préparait plus d’une déception. Et pourtant avec quel enthousiasme il l’avait saluée ! « Le mot et la chose, disait-il avec orgueil, sont de la création de M. Comte ; je suis assez vieux pour me souvenir de la superbe avec laquelle on accueillit ce terme barbare. Quoi de bon pouvait se cacher sous ce misérable néologisme ? Une pareille étiquette était digne de la marchandise qu’elle annonçait. Eh bien ! tout ce grand dédain a été en pure perte ; étiquette et marchandise ont trouvé faveur. Le mot s’est répandu partout et en France, et le grand mouvement scientifique que l’idée a provoqué n’est encore qu’à son début [1]. »

Sans nous inquiéter de savoir si vraiment là il y a une création aussi originale que le prétend M. Littré et s’il est vrai que, sous des noms moins barbares, l’histoire des sociétés humaines, l’étude de la vie sociale, de ses organes et de ses fonctions n’existaient pas avant le positivisme, constatons que c’est dans la certitude des lois sociologiques et dans leur accomplissement graduel qu’il plaçait le véritable critérium de la doctrine. C’est à cette science et à ses prévisions infaillibles qu’il s’adressait pour avoir raison des esprits les plus rebelles. Le conflit irréductible des convictions contraires le désolait et il crut trouver là un remède : « Je sais fort bien que des hommes en qui je reconnaîtrai toutes sortes de supériorités ne sont aucunement touchés de ce qui, pour moi, est l’évidence ; et réciproquement, les raisons qui leur semblent décisives demeurent pour moi sans force et sans vertu. Quand deux personnes venant l’une d’un air très froid, l’autre d’un air très chaud, se rencontrent dans un lieu intermédiaire, l’une le trouve très chaud, l’autre le trouve froid. Entre ces deux sensations aussi

  1. Remarques sur la 2e édition de Conservation, Révolution, Positivisme.