Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/272

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


bêtes qu’ils ne savent même pas ce qu’ils vendent ; je vais vous le montrer : c’est la ceinture que portait Mme de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr. » En dépliant avec soin un papier fripé, il en tira un cordon de tablier de cuisine, cordon étroit, en fil écru, assez résistant et qui paraissait neuf. Gautier et moi, nous échangeâmes un coup d’œil et je répondis : « En effet, c’est très curieux. » Nous sortîmes tous les trois ; le temps était dur ; la roue des voitures geignait en écrasant la neige accumulée. Gautier dit : « Gérard, viens dîner avec moi, je te ferai manger un risotto. » Gérard refusa ; je lui dis : « Il fait bien froid ; j’ai une chambre pour vous à la maison. » Il tira de sa poche une pièce de vingt francs qu’on venait de lui donner, que je vois encore, — c’était un Louis XVIII habille, de 1814, — et me répondit : « Merci, je n’ai besoin de rien, j’ai ma semaine. » Et redoutant notre insistance, il nous quitta. Je ne le revis que dans la salle intérieure de la Morgue, couché nu sous un couvercle de zinc.

Le vendredi 26 janvier, de très bonne heure, on vint m’avertir de la part de Théophile Gautier que Gérard avait été trouvé pendu rue de la Vieille-Lanterne. Un commissaire de police nommé Blanchet, qui avait été pion de garde aux arrêts du collège Saint-Louis, lorsque je m’en évadai, avait fait enlever le corps et avait envoyé chercher Gautier et Arsène Houssaye pour constater l’identité. Gautier, qui avait une vive affection pour Gérard, était extrêmement ému. Le cadavre avait été transporté à la Morgue ; je pus l’y voir. Le pauvre Gérard était étendu sur le dos, les yeux fermés, la langue affleurant les lèvres entr’ouvertes, les doigts des mains infléchis en dedans, le visage calme, la tête légèrement inclinée sur l’épaule gauche, la pointe des pieds très en dehors. Nulle trace de violence, nulle ecchymose, nulle contusion ; autour du cou un sillon plutôt brun que rouge indiquait la pression du cordon, du cordon de tablier de cuisine qu’il m’avait montré six jours auparavant et que sa folie prenait pour la ceinture de la marquise de Maintenon. Le doute n’était pas possible, Gérard s’était suicidé ; l’hypothèse d’un meurtre ne fut admise ni par le commissaire de police, ni par les hommes fort experts de la Morgue, ni par le médecin légiste qui examina le corps. Le mot d’assassinat fut cependant immédiatement prononcé, mais dans des circonstances particulières qu’il faut rappeler pour lui enlever l’importance qu’on lui a donnée. Lorsque l’on alla commander le service religieux à Notre-Dame, ce fut un cas de conscience de déclarer que le corps pour lequel on réclamait les prières de l’église était celui d’un suicidé. Le vicaire de service à la sacristie demanda des détails. Il les écouta attentivement et dit : « Quelqu’un a-t-il vu ce malheureux se pendre ? — Non, personne. — Alors, reprit-il, notre devoir est de supposer qu’il a été victime