Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/274

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Nerval frappa à la porte vers trois heures du matin ; les gens dormaient, engourdis dans la chaleur ; dehors le froid était terrible : Longtemps, — pendant plus d’un quart d’heure, disait le rapport, — Gérard heurta ; la porte inhospitalière resta close ; nul ne consentit à se déranger pour ouvrir au pauvre homme qui fuyait l’obscurité glaciale et dont la lassitude appelait le sommeil. Il se découragea ; il alla s’asseoir sur l’escalier que dominait la rue de la Tuerie ; probablement il s’y endormit. Que se passa-t-il en lui lorsqu’il se réveilla ? Il a emporté son secret. Une vision lui montra-t-elle sa misère, son affaiblissement, l’instabilité de son existence toujours menacée par la folie et par la pauvreté, et alors se résolut-il à en finir ? Sa surexcitation intellectuelle lui fit-elle apercevoir, à l’issue de cette vie, les félicités que la magie promet à ses adeptes ? implora-t-il Trismégiste ? évoqua-t-il l’âme universelle dans laquelle il voulait s’absorber ? Je l’ignore. Il prit son cordon, l’attacha au barreau transversal de la grille, y passa le cou, rabattit son chapeau sur ses yeux et se laissa aller. L’extrémité de ses pieds rasait le pavé. La mort, ou du moins la syncope, dut être très rapide, car nulle crispation n’avait déformé le visage. Un phénomène physiologique constaté démontra que la mort avait eu lieu par strangulation. Un chiffonnier l’aperçut au moment où le jour commençait à paraître et alla prévenir le commissaire de police. Dans les poches du vêtement on trouva des papiers d’identité et les deux sous qu’il avait conservés pour dormir à l’abri.

Malgré sa vie vagabonde, sans but et sans mesure, Gérard de Nerval était un homme d’une délicatesse rare ; c’est pour lui que semble avoir été écrite la phrase de Diderot : « C’était une âme charmante. » Quand la folie se reposait de lui, elle ne lui laissait qu’une rêverie dont l’expression était touchante. Même dans son état mental le plus parfait, c’était un illuminé. S’il n’avait mis fin à son existence, il serait sans doute devenu un paralysé général ; déjà les idées de grandeur l’avaient saisi ; il parlait des châteaux qu’il voulait se faire bâtir à Ermenonville il s’enquérait du prix du domaine de Mortefontaine ; et, une quinzaine de jours avant sa mort, il me disait que les infirmiers de la maison du docteur Blanche étaient émerveillés de sa beauté lorsqu’ils le mettaient au bain. Monomanie des grandeurs, orgueil de soi-même, ce sont là les prodromes de la paralysie générale. Le jour où Eugène Forcade m’a expliqué une opération de bourse qui devait lui rapporter sept millions en vingt-quatre heures, j’ai compris qu’il était perdu. Né le 21 mai 1808, Gérard n’avait pas encore quarante-sept ans lorsqu’il mourut ; il en paraissait plus de soixante, tant son mal et l’existence disloquée qui en était la conséquence l’avaient harassé. Timide et déférent dans ses jours de calme, il était hardi,