Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/36

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jusqu’ici qu’à des lois, écrivant en style d’oracle ce vers qui est en contresens avec toute la philosophie positive :

Pour compléter les lois, il faut des volontés,

marquant dans l’amour la finalité universelle, fondant enfin la religion de l’humanité. Quelle éclatante démonstration de ce fait psychologique si justement signalé par un penseur contemporain : « Telle est la vertu des instincts métaphysiques que, si l’on chasse la métaphysique du domaine de la croyance par la porte de la science, elle revient bien vite par celle de la poésie et du mysticisme ! »

M. Littré lui-même, enfermé volontairement dans la sphère positive et même inclinant, par une préférence sensible, du côté du mécanisme, semble parfois subir l’attrait des régions mystérieuses. Lisons cette page singulière qui, malgré la dureté laborieuse de style, reçoit de l’idée qu’elle exprime un reflet d’austère beauté : « Ce qui est au-delà des faits et des lois, soit, matériellement, le fond de l’espace sans borne, soit, intellectuellement, l’enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l’esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L’immensité, tant matérielle qu’intellectuelle, tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre ; je veux dire que, en les touchant et en les bordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l’inaccessibilité. C’est un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n’avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable [1]. » Que de réflexions pourrait susciter en nous cette réalité affirmée d’un infini « qui touche et qui borde de tous les côtés nos connaissances » et aussi sur cette vision salutaire et formidable qui nous attire et nous écrase ! M. Stuart Mill, lui aussi, a eu cette vision. Il entrevoit « des fissures à ce mur qui nous enferme, » à travers lesquelles perce un rayon de cette lumière qui éclaire un dehors inconnu. Il entreprend même de montrer que, tout en s’appropriant la philosophie positive, on peut se figurer dans l’inconnaissable un dieu qui gouverne le monde. « Quant à moi, dit M. Littré, je ne m’aventure pas si loin. J’accepte les graves leçons qui émanent de l’inconnaissable. Il s’oppose directement à ces tendances téméraires, et il s’y oppose sans plus ample informé, sans discussion et par sa seule présence.

  1. Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 505.