Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/367

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ici, l’invraisemblance est monstrueuse, mais l’effet qu’elle amène est puissant, l’intrigue où Paolo se laisse attirer va de piège en piège l’entraîner jusqu’au seuil de l’alcôve nuptiale, et Lanciotto y guette dans l’ombre la proie qu’une série de mensonges et de substitutions livre enfin à sa convoitise. Ce n’est qu’au lever du jour et quand le mariage est consommé que l’erreur se manifeste. Irrésistiblement on se reprend à penser à la tragédie de Shakspeare, on revoit la scène du réveil, mais poussée au noir et terrible : « Ce n’est pas le rossignol, c’est l’alouette, c’est le jour, Roméo ! » s’écriait Juliette : « C’est le jour ! » soupire Lanciotto épouvanté désormais de sa félonie et s’efforçant de retenir sa déesse, qui, frissonnante encore des ivresses de la nuit, s’échappe vers la fenêtre et l’ouvre à toutes les irradiations matinales. A la vue de Lanciotto, la jeune femme pousse un cri et tombe inanimée dans un fauteuil ; lui s’agenouille, cachant son visage, puis se relève.

LANCIOTTO, à l’écart et sombre.
Toi-même l’as voulu, la lumière est entrée.
Pourquoi ne m’avoir pas laissé fuir dans la nuit ?
Toi que mon repentir de loin eût implorée,
Peut-être ta pitié vers toi m’eût reconduit,
Ou sinon mon poignard de moi t’eût délivrée ?
Parle, il n’est point trop tard ; nier mon crime, hélas !
L’atténuer, tu sais que je n’y songe pas ;
Tu le sais, je comprends ton silence : une femme
Daigne-t-elle répondre au suborneur infâme ?
Cause-t-on avec un voleur ? Car lâchement,
Je t’ai volée ? et toi, comme un joyau charmant
Aux mains d’un malfaiteur, le dégoût et la honte
T’indignent…

Cependant, après bien des repentirs et des sanglots, la jeune femme a pardonné ; l’héroïne dantesque subira son destin, Paolo et Francesca peuvent s’aimer, ils ne seront jamais l’un pour l’autre que frère et sœur.

L’acte suivant nous les montre pourtant tous les deux dans cette chambre, où d’illusoires projets de mariage les avaient réunis. La scène est très belle et bien dans le ton de l’Alighieri, qui donne, comme on sait, l’initiative au personnage de la femme et maintient l’homme au second plan. Ayons présente la vision du poète : c’est Françoise qui mène le groupe, elle qui parle ; Paolo ne vient qu’à la suite : ombre d’une âme forte qui l’entraîne en son vol. Sur ce point, on ne peut que louer M. Paul Heyse, il a interprété, commenté Dante au sens dramatique ; son Paolo n’a que faiblesse et gracilité, il appartient à cette race d’amoureux passifs dont George Sand aime à caresser le type ; toute volonté le soumettra ; nous