Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/419

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peine aux autres. » Erneste étourdie, muette, fondit en larmes : — « Qu’avez-vous ? dit le docteur. — C’est votre faute, répondit-elle tristement, c’est votre théorie, c’est votre science. Ah ! si le monde, si l’homme et la vie étaient ce que vous dites, mieux vaudrait cent fois mourir… Je suis folle, presque autant que vous. » Elle ajouta, essayant de sourire : « Ce n’est rien, un engorgement des glandes lacrymales ; je vais en effacer les traces avec de l’eau fraîche, après quoi je vous montrerai le jardin, le potager, le pigeonnier. »

Quand elle revint, Erneste avait changé de toilette et portait une robe noire au tissu transparent ; le docteur, sûr de son fait, concéda un armistice et se laissa montrer patiemment les fleurs, les légumes et les lapins ; à table, il mesura ses bouchées ; après dîner, il changea de tactique, offrit son bras et un tour de promenade, puis dans une allée mystérieuse, il poussa un long soupir. — « D’où vient qu’on soupire après dîner ? demanda Erneste. — Ah ! répondit le docteur avec une petite voix de flûte, ne me mortifiez pas, je m’en veux de vous avoir mis en tête certaines idées… — Vous ne m’avez mis aucune idée en tête, j’ai déjà tout oublié. — Vous avez bien fait. » Pause. — « Que je serais heureux moi-même, si je pouvais accepter les fantaisies qui logent dans cette jolie tête ! Quelquefois… je sens comme un besoin indéfini, comme un délire impuissant… Alors mes maximes me font peur, ma science me répugne ; moi aussi je rêve les yeux ouverts… Ah ! si je pouvais croire ! ., croire que notre individualité si précieuse ne peut se perdre, que le moi ne se détruit pas, qu’il demeure avec la conscience du passé et des mystères de la vie, qu’il flotte, âme légère, au-dessus et au-dessous des nuages, que la vie présente est une épreuve, et que l’autre, la vraie est ailleurs ! — C’est cela ! c’est cela ! s’écria la jeune femme rouge de plaisir. Si vous le pensez, mon ami, pourquoi ne pas y croire ? »

Bien joué, docteur ! Le meilleur moyen de pervertir une honnête femme, c’est de l’engager à vous convertir. Erneste conduisit le néophyte sous un magnolia, et, l’ayant fait asseoir, se mit à lui parler du périsprit, du pressentiment, des esprits familiers, de la transmission de pensée entre les vivans et les morts. Agénor feignait de prendre feu, puis de s’éteindre ; alors pour le rallumer, l’apôtre sermonnait avec ferveur le mécréant, lui serrait les mains, le forçait à frémir dans toutes ses fibres. — « C’est ignoble, ce que je fais là, » pensait le docteur de temps à autre, et il reprenait aussitôt : « Mais quoi ? je ne fais de peine à personne… » Erneste elle-même, dans ses élans de mysticisme, s’oubliait ; il lui venait des idées de traverse : « Que dois-tu à ton mari ? Rien, rien, plus rien. Tu es belle ! cherche un cœur sain ; dans cette foule de