Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/494

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prononcé, ni aucune ressemblance prochaine ou lointaine avec les autres hommes célèbres que cette province a produits ; mais en cela même il est bien Franc-Comtois. Si l’on y regarde en effet avec attention, on s’aperçoit que ce goût de terroir n’est pas plus prononcé chez ses compatriotes illustres qu’il ne l’est chez lui et qu’il est impossible de surprendre en eux ces affinités d’esprit et de nature qui se remarquent si aisément chez les hommes des autres provinces. Il y a un génie parisien, un génie bourguignon, un génie champenois, un génie gascon ; en dépit des différences, il y a des ressemblances sensibles entre un Molière et un Voltaire, un Montesquieu et un Montaigne, un Bossuet et un Buffon, mais en quoi faire consister le génie franc-comtois et comment établir une analogie quelconque entre des hommes aussi foncièrement dissemblables que Cuvier, le réformateur Fourrier, Proudhon, Jouffroy et Nodier ? Ce qui semble propre à la Franche-Comté, c’est de produire des individualités d’une originalité excessive, confinant presque à l’excentricité, mais profondément séparées entre elles et ne trahissant aucune parenté d’origine. A quoi faut-il attribuer ce fait bizarre ? Est-ce au voisinage de l’Allemagne, à ces influences exotiques qui ont toujours pesé sur la Franche-Comté et qui ont empêché son génie propre de s’épanouir en toute spontanéité et en toute simplicité ? Est-ce à ces infusions violentes et prolongées de sang germanique et surtout de sang espagnol qui ont déposé dans le tempérament de sa race des élémens rebelles à toute fusion générale et dont les individualités seules ont pu profiter ? D’autres décideront s’ils veulent, nous nous bornons à constater le fait. En dépit de cet effacement de tout caractère de race, Nodier n’en dut pas moins beaucoup à sa province natale. Cet art du paysage dont il fut un maître si varié, où en a-t-il appris les secrets sinon dans la longue contemplation des spectacles naturels aux pays de montagnes ? Quand il écrira par exemple ce conte de Trilby, où il a peint d’un pinceau si souple toute cette magie des brumes accumulées sur les crêtes menaçantes et de la lumière emprisonnée dans les gorges profondes, que fera-t-il autre chose que ressusciter les souvenirs des sensations prolongées de sa jeunesse vagabonde ? Et cet amour invincible du merveilleux qui n’a jamais consenti à transiger avec la réalité, cette inclination volontaire et presque têtue, pourrait-on dire, de son esprit vers la superstition, ce mysticisme assez vague et flottant, mais qui s’emporte parfois en saillies si fantasques contre la froide raison, cette piété gracieuse pour les choses disparues et cette ferveur à protéger celles qui survivent encore, cette poésie puisée aux sources de la tradition — qualités ou défauts, comme on voudra les appeler, particulièrement propres aux populations des montagnes, plus abondantes en visionnaires et plus riches