Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/52

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l’image de ses idées, n’est-il pas la plus éclatante protestation contre toute philosophie qui explique l’homme par les lois aveugles de la matière et du hasard et fait ainsi de la pensée et de la raison les phénomènes les plus incompréhensibles de cet univers que la pensée pénètre et que la raison comprend ?

Nous avons exprimé nos dissentimens sur les graves problèmes où nous sommes séparés de M. Littré. Nous croyons que sa tentative a été vaine pour constituer la philosophie nouvelle, et qu’il lui a donné une base trop étroite pour porter l’édifice de nos idées. Mais d’autres recommenceront cette œuvre manquée. Ils sont nombreux, beaucoup sont savans, quelques-uns sont, puissans ; ce sont là des chances considérables dans la bataille de la vie. De plus, le terrain des luttes futures est déblayé de tout ce qui l’obstruait ; les situations sont plus nettes ; les combattans nouveaux ont rejeté les bagages inutiles. L’ancien positivisme est transformé ; il est mort sous la forme doctrinale que lui avait imposée M. Comte et qu’avait acceptée en partie M. Littré ; il est mort au moment même où il recevait la consécration des pouvoirs nouveaux et des partis qui semblent maîtres de l’avenir, à l’apogée de son triomphe officiel ; mais s’il est mort comme système, nous devons reconnaître qu’il est plus vivant et plus puissant que jamais comme tendance. Il a légué aux nouvelles générations ce problème, dans lequel est venu se résoudre tout le travail de Comte et de Littré. « La science, positive sera-t-elle l’institutrice unique de l’humanité future, l’unique juge de ses mœurs et de ses idées ? Doit-elle remplacer définitivement dans l’avenir des sociétés humaines les croyances philosophiques et la foi religieuse, à tout jamais, sans partage et sans espoir d’une conciliation possible ? Les exclura-t-elle et à quel prix ? » Telle est la question que je n’ai pas craint d’appeler la question capitale du XIXe siècle ; elle est grosse de conflits dans le présent et dans l’avenir, et la paix des âmes n’est pas plus assurée que celle des nations, en dépit des lois et des prévisions de la sociologie. Tout ce que nous demandons, c’est que la lutte à peine commencée et qui s’annonce plus vive que jamais ne descende pas dans la rue, qu’elle n’ait pour théâtre que la conscience, pour arbitre que la raison, pour arme que la discussion, et qu’aucun des partis engagés dans ce grand combat des idées ne se prévale de la force que les hasards de la politique peuvent mettre momentanément dans ses mains. La vérité doit faire seule son œuvre. C’était le vœu de M. Littré ; c’est aussi le nôtre.


E. CARO.