Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/577

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on y peut reprendre quelques fautes de dessin. Remarquez la femme couchée au premier plan en travers de la toile : les bras sont si singulièrement disloqués qu’ils paraissent se détacher du tronc. Certes ces carnations diaphanes et ces corps sans relief n’ont pas l’apparence vivante ; mais il ne faut pas demander à un peintre d’exprimer la vie quand tout justement il a voulu rappeler le rêve. Un tel tableau témoigne d’un grand effort ; c’est malheureusement un effort stérile.


II

Le talent donne toutes les audaces. C’est pourquoi en l’an d’indifférence 1882, M. Carolus Duran a peint une Mise au tombeau. Le Christ repose sur une civière recouverte d’une draperie pourpre. Saint Jean, assisté dans ces soins funèbres par une sainte femme qui porte un bassin, se penche vers le cadavre pour l’oindre selon la coutume juive de myrrhe et d’aloës. La Vierge pleure, le visage à demi caché par l’épaule du Sauveur, et Marie-Madeleine prosternée baise pieusement ses pieds. Les figures ressortent en clair sur la roche sombre du sépulcre et sur un ciel balayé de nuées noires, où le soleil se couche dans une éclaircie d’argent et d’or. Le corps du Christ baigné à la fois de la lumière divine et des ombres de la mort se modèle en plein relief. Le buste surtout est de la plus puissante exécution. Les tons intenses des draperies, les rouges, les roses, les bleus, tour à tour exaltés ou assourdis par les alternances savantes du clair-obscur, s’atténuent dans une forte et calme harmonie. L’œil se complaît au hardi groupement des masses de couleur et aux belles lignes de la composition qui s’équilibrent comme chez les maîtres. La Mise au tombeau a l’aspect et le caractère d’un tableau ancien. Est-ce un mérite ? est-ce un défaut ? Nous hésitons d’autant plus à prononcer que nous nous rappelons le magnifique Portrait de Mme V… du Salon de 1879. Ce portrait-là donnait aussi l’impression d’un portrait ancien, et cependant il a valu à Carolus Duran la médaille d’honneur, il a été considéré comme son chef-d’œuvre et il est, en effet, un chef-d’œuvre.

Très jeune encore, M. Gabriel Ferrier a obtenu la plupart des récompenses. Son nom est connu et son talent apprécié. Malgré tout, il travaille, il cherche, il se renouvelle, comme s’il commençait sa carrière. Il va des nudités claires et ambrées aux scènes religieuses noyées d’ombre chaude ; il demande tour à tour aux Vénitiens le secret de leur charme, à Rembrandt celui de son mystère. Cette recherche vaillante et obstinée est la marque du véritable artiste. Le Christ à la colonne indique dans la manière du peintre une heureuse transformation. La touche prend plus de largeur, la