Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/675

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et les jésuites fondaient leur pouvoir ; l’esprit public s’en ressentait, la cour était sombre ; les rêveries de dom Sébastien, nature chevaleresque, que guidait dans l’ombre un pouvoir occulte, plus préoccupé d’abattre le croissant que d’arrêter le pays sur la pente où il allait glisser, devaient achever de perdre le Portugal et favoriser l’ambition de Philippe II. Le duc d’Albe s’avança vers Lisbonne ; en 1581, le fils de Charles-Quint reçut solennellement la couronne sous le nom de Philippe Ier de Portugal, et jusqu’en 1640, pendant « soixante ans de captivité, » l’union ibérique devait être réalisée. Il était impossible que les arts ne conservassent pas l’empreinte de cette transformation politique. Philippe II avait trouvé son architecte et son architecture : Herrera avait construit l’Escurial ; Belem conserve encore dans son abside, qui offre le plus singulier contraste avec sa nef et son cloître, la trace du passage des Espagnols qui imprimèrent aux monumens de leur temps la sévérité glaciale qui caractérise l’Escurial. Puis le moment des revers était venu, le pays appauvri n’avait plus souci des choses d’art, les Anglais entraient dans le royaume et s’avançaient à quatre lieues de Lisbonne ; les Hollandais, de leur côté, assiégeaient les possessions d’outre-mer ; les flottes n’existaient plus, le trésor était tari, les grandes factoreries des Flandres et de l’Allemagne avaient suspendu leurs paiemens ; pour surcroît d’infortune, un effroyable cataclysme, de temps en temps, venait détruire les villes, renverser les monumens et rendre plus précaire encore la situation du pays. Quand le Portugal fut rendu à lui-même vers le milieu du XVIIe siècle, il n’avait plus de ressources suffisantes pour affirmer sa vitalité ; il fallut une nouvelle découverte, celle des mines du Brésil (1669), pour redonner au pays une certaine activité artistique. Quand cette première manifestation se produisit, l’idée fixe du souverain fut de prendre une revanche de l’Escurial ; on vit s’élever Mafra, et comme en même temps, le souvenir de Louis XIV hantait le roi don Jean V, le résultat de ses rêves ambitieux fut ce monastère immense, démesuré, où quarante-cinq mille ouvriers et deux mille cinq cents chariots étaient employés chaque jour. Quand on inaugura ce monde de pierre qui ne contenait pas moins de huit cent quatre-vingts salles et cinq mille portes et fenêtres, on y donna un repas de neuf mille personnes. Un Allemand, d’origine italienne, Jean Frédéric Lodovici, fut l’architecte ; un Italien, Giusti, eut l’entreprise des travaux de sculpture, et, de cette collaboration, il résulta un monument hybride dont les lignes générales portaient l’empreinte du style italien et des grandes basiliques du XVIe siècle, le Latran et la Santa Casa, avec des additions bizarres de toitures à formes tourmentées qui faisaient penser aux pagodes. C’était, à l’entrée du XVIIIe siècle, la profession de foi monumentale du Portugal faite par des étrangers qui, naturellement,