Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/707

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fille, qui cherche des faux-fuyans devant son devoir de mère parce qu’elle a fui son devoir de femme, et ferme les yeux pour ne pas voir l’amour naissant de sa fille parce qu’au jour du mariage elle devrait avouer tout.

Ainsi voilà quatre créatures enfermées dans une telle situation que les plus innocentes mêmes ne peuvent faire un geste qui ne nous choque ; que les plus coupables méritent cependant notre pitié, à la fois parce que leur faute ne les prive pas de toute vertu, et parce que peu à peu les suites de cette faute compromettent la vertu qui leur reste ! Un combat s’élève entre notre pitié, notre estime même et notre admiration d’une part, et de l’autre les plus délicats instincts de notre conscience, les habitudes de notre pudeur. Ce combat est pénible, et par momens plus que pénible ; une angoisse nous saisit l’âme, nous nous révoltons presque : tant mieux ! Nous souhaiterons ainsi de ne plus voir d’honnêtes gens, qui ne sont pas des anges, mais en somme d’honnêtes gens, dans ce champ clos d’infamie. Qu’on délivre ceux-ci, puisqu’on ne peut faire mieux, et qu’on épargne désormais leur supplice à d’autres ! Que M. Mairson se fasse naturaliser Suisse, pour qu’on nous donne au moins un dénoûment heureux, — et que demain le divorce soit rétabli pour les Français !

Telle est, si je ne me trompe, la pensée de l’auteur, et c’est ainsi que le public commence à la comprendre. Nul mensonge dans cette pièce : des caractères véritables dans une situation qui ne l’est pas moins ; la disconvenance de cette situation et de ces caractères, constatée au prix d’un malaise du public, malaise nécessaire, salutaire et dont le public doit savoir gré à l’auteur. Rien là-dedans ne ressemble à une supercherie : tout, au contraire, porte la marque de la saine raison. Même les bonnes gens qui ne sont pas clercs en cette matière dramatique, et dont l’erreur, au demeurant, était honorable, commencent à démêler ces vérités. Ils n’accusent plus l’auteur de prêcher la sainteté de l’adultère, ni de donner, par inadvertance, pour édifiant un spectacle pénible. Ainsi dégagés de scrupules moraux, qui se trompaient en cette rencontre, ils admirent librement l’œuvre d’art et subissent sans défense le charme sérieux de cette comédie. Ils sentent à plein l’effet de cette composition magistrale, de cette ordonnance si pure, si sévère, si mâle. Pour la simplicité, pour la solidité de la facture, cet ouvrage est le plus raisonnable, le plus classique, le plus français de l’auteur, — qui justement brille par ces qualités parmi tous ses contemporains. Et ces vertus de M. Augier ne se reconnaissent pas seulement à la composition de la pièce, mais encore au style, qui dans nulle autre de ses comédies ou de ses drames n’est d’une probité plus forte, d’une droiture plus éclatante.

Point de recherche, ni de vain luxe : c’est la langue du théâtre, une prose nette et simple, qui se peut croire improvisée, mais seulement