Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/716

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considération. Il n’a pas jugé nécessaire d’aller plus loin, il a paru se désintéresser du dénoûment, il a cru vraisemblablement que cela ne le regardait pas, et s’il y a quelque utilité à le remarquer, — ce n’est point certes pour le stérile plaisir de signaler ou de supposer des antagonismes entre deux ministres, — c’est parce qu’on peut voir peut-être par là une fois de plus comment M. le président du conseil entend son rôle de chef de cabinet. M. de Freycinet semble trop porté à croire que le rôle d’un premier ministre consiste à s’effacer le plus souvent, à céder beaucoup. Déjà, il y a bientôt deux ans, dans son premier passage aux affaires, il avait eu un instant quelque velléité d’initiative ; il avait inauguré une politique dans les questions religieuses. Il en avait le droit puisqu’il représentait la pensée dirigeante du gouvernement, et cependant, le jour où des difficultés s’élevaient dans le conseil au sujet de celte politique, c’est lui, chef du cabinet, qui s’effaçait devant ses collègues, sans attendre même de prendre le parlement pour arbitre. Aujourd’hui, c’est M. le ministre des finances qui s’est trouvé engagé sur une question délicate, et M. le président du conseil est rentré sous sa tente ; il n’a pas eu une parole pour la défense de la politique financière que le cabinet tout entier a acceptée, qu’il s’est appropriée le jour où il s’est formé. C’est M. Léon Say qui a été par le fait président du conseil dans ce dernier incident, qui paraissait parler au nom du gouvernement lorsque, faisant allusion à toutes ces prises en considération qui se sont succédé depuis quelques mois, il disait avec l’autorité de la raison : « Rien n’est plus dangereux que d’agiter les intérêts et de faire croire à d’importans changemens dans la législation quand il n’y a que très peu de chances de trouver des solutions pratiques. » M. Léon Say a eu certainement, avec le vote qui l’a raffermi dans son poste, le succès de l’esprit politique, du bon sens, et de cette échauffourée imprévue qui a failli être une crise ministérielle, il reste dans tous les cas le salutaire exemple de ce que pourraient pour le bien du pays, pour l’honneur du gouvernement, une certaine netteté d’idées et une certaine fermeté de résolution. C’est provisoirement, si l’on veut, la moralité ou une des moralités de l’incident.

Après cela, parce que cette crise de quelques heures a été dénouée avec dextérité, de la manière la plus favorable, s’ensuit-il qu’elle ne se renouvellera pas ? Il y a bien des raisons au contraire pour qu’elle se reproduise à une prochaine occasion, et la première des raisons, c’est la condition laborieuse, incertaine d’un pouvoir qui veut et qui ne veut pas, qui résiste avec M. Léon Say et qui abandonne tout avec M. le président du conseil ; c’est la situation même d’un cabinet où les influences se croisent, où ce que fait un ministre ressemble parfois à Une critique de ce que font les autres ministres. Aujourd’hui la crise