Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/720

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de leurs idées de cette arme remise à neuf ; mais sont-ils bien sûrs qu’ils seront les seuls à s’en servir, qu’ils ne travaillent pas pour leurs adversaires ? Les républicains contemporains, sans s’en apercevoir ou par une dangereuse infatuation de parvenus, ont déjà créé un certain nombre de précédens redoutables. Ils ont décrété les invalidations en masse par représaille de parti ; ils ont lestement invoqué pour leurs campagnes la raison d’état ; ils ont employé la police à bien des usages, ils ont fait appel à la justice administrative, aux procédés sommaires. Maintenant ils rétablissent d’une façon plus ou moins subtile l’autorisation préalable dans les affaires de l’instruction nationale. Ils vont bien. Seulement que pourraient-ils dire le jour où d’autres arrivant au pouvoir se serviraient des mêmes armes pour les bannir, eux et leurs idées et leurs influences, non-seulement de l’enseignement, mais de toutes les sphères de l’activité publique ?

C’est l’éternelle et ironique histoire des versatilités des partis qui se croient habiles parce qu’ils sont oublieux et qui ne sont qu’aveugles, qui ne veulent pas prévoir aux jours du succès qu’ils pourront retomber dans la mauvaise fortune. Ils en sont tous là. Il y a quelques années, les conservateurs avaient la victoire ; ils en ont peut-être abusé quelquefois sans se préoccuper d’un lendemain dont ils n’étaient pas sûrs ; ils se sont trop figuré que toutes leurs œuvres leur serviraient, ils n’ont pas assez compté avec la réaction qui pouvait suivre leur règne. Aujourd’hui ils sont vaincus, ils sentent le prix de toutes les garanties, de toutes les franchises ; ils sont pour la liberté, et il est certain que M. l’évêque d’Angers, M. le comte Albert de Mun, l’ont défendue l’autre jour avec éloquence. Les républicains, de leur côté, ont passé des années à réclamer tous les droits : ils étaient dans l’opposition ! M. le ministre de l’instruction publique lui-même et bien d’autres défendaient avec feu la liberté de l’enseignement. Ils sont maintenant aux affaires, et, par une inconséquence intéressée, ils oublient ce qu’ils ont dit autrefois. Ils invoquent les doctrines d’état. Ils se servent sans plus de façon de toutes les ressources du pouvoir pour « opprimer ceux qui ne sont pas de leur avis, » comme le leur a dit un député radical. Ils ne songent pas qu’ils peuvent de nouveau être des vaincus et qu’ils auront de leurs propres mains préparé des armes qui pourront être tournées contre eux. Qu’en faut-il conclure ? Une seule chose, c’est que les partis sont tour à tour inconséquens, que leurs calculs sont trompeurs, et que ce qu’il y a de mieux, de plus sûr, c’est de rester fidèle à la liberté dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il faut savoir la respecter quand on est au gouvernement pour avoir le droit de la réclamer quand on est dans l’opposition. Si ce n’était pas de la justice, ce serait encore de la prévoyance.

Et qu’on n’essaie pas de subtiliser comme on le fait trop souvent