Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/751

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Cette philosophie de la superstition, il se plaisait à l’opposer à celle qui se réclame de la seule raison, et il la présentait avec une naïveté imperturbable comme une réfutation sérieuse des doctrines d’incrédulité qu’il avait en profonde aversion, car si le XVIIIe siècle a eu une influence sur ce dernier de ses enfans, ce n’a été qu’une influence d’antipathie, et Werther et la Nouvelle Héloïse mis à part, on ne voit pas qu’aucun des livres de cette époque célèbre ait eu sérieusement prise sur son esprit. Cette aversion de l’incrédulité allait si loin qu’il retendait quelque peu étourdiment à des doctrines et à des personnes qui ne la méritaient en rien. On est quelque peu surpris, par exemple, de lire aux dernières lignes de la Légende de la sœur Béatrix, qu’il dit avoir tirée du dominicain polonais Bzovius : « Tant que l’école de Luther et de Voltaire ne m’aura pas offert un récit plus touchant que le sien, je m’en tiendrai à l’opinion de Bzovius, » Peut-être, en effet, Luther n’aurait-il pas souscrit à une superstition où la Vierge était intéressée, mais il était homme à prendre sa revanche sur d’autres points, et il se serait encore mieux entendu avec Nodier sur ce sujet de la superstition que le matérialiste La Mettrie. Ce n’est pas que Nodier n’eût, malgré tout, sa bonne part de scepticisme ; seulement, au contraire du scepticisme philosophique qui s’attaquait aux croyances anciennes, le sien s’attaquait exclusivement aux opinions régnantes de son temps. Toutefois ce scepticisme ne se révéla chez lui qu’assez tard, et ce furent la chute de la restauration et ses conséquences sociales qui eurent surtout le privilège de le faire éclater.

Les opinions de Nodier étant connues, on comprendra aisément qu’il ait vu la révolution de juillet sans aucun plaisir. Ce n’est pas qu’il lui ait jamais été très hostile ; la personne du prince que cette révolution plaçait sur le trône lui était sympathique, et il savait d’ailleurs que, malgré son affection pour la dynastie tombée, ses intérêts ne seraient pas sérieusement menacés. « Quoique je n’aie pas beaucoup de raison de compter sur l’affection des hommes qui deviennent puissans, écrivait-il peu après les trois journées, mon nom est peut-être trop connu et pour ainsi dire trop populaire pour que je puisse redouter une injustice à bout portant. » Mais, dans les premiers momens, il augurait très mal du résultat et doutait qu’il s’arrêtât à un simple changement de dynastie. Il écrit à ce sujet à son ami Weiss avec bien du sens : « Un changement de dynastie s’opère assez facilement quand il est fait par l’aristocratie, qui a grand intérêt à s’assurer sous une nouvelle forme de gouvernement la conservation de ses privilèges ; il n’en est pas de même quand il s’agit de la volonté et des actes du peuple, parce que le peuple, qui ne gagne rien à rien et qui s’attend toujours à gagner