Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/811

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étranges dont notre époque ait été le témoin. Ah ! la belle aventure, au gué ! Vit-on jamais pareil soulèvement, si spontané, si universel ? J’en doute. Les villages, les villes se précipitaient au-devant de nous et l’armée royale disparaissait à notre approche comme un vol d’oiseaux effarouchés. Le pays se dressait contre le gouvernement des Bourbons, les soldats s’insurgeaient contre leurs généraux incapables ou soupçonnés de trahison. Parfois ils les tuaient. Je suis arrivé à Mileto un quart d’heure trop tard pour empêcher le meurtre du général Briganti ; la course que j’avais fournie était telle que mon cheval en tomba fourbu. De Reggio à Naples nous avons marché en corps, en groupes, isolés, sans avoir à tirer un coup de fusil, sans nous heurter à un acte de malveillance, sans éveiller une protestation. Les troupes royales en débandade refluaient vers Capoue et vers Gaëte. La garde nationale de Naples se concentrait pour venir au-devant de nous. Le vieil édifice de la royauté absolue était lézardé, disjoint, pourri dans ses fondations, branlant au faîte ; dès qu’on l’eut touché, il s’écroula. Je n’ai point à parler de cette expédition, je l’ai racontée ici même [1]. Je ne dirai qu’un mot relatif à la bataille du Vulturne (1er octobre 1860), car il est bon de rectifier une erreur qui tend à s’accréditer et que les Lettres de Mérimée à Panizzi ont répétée. On a dit que, dans cette journée, qui fut un combat de treize heures, l’armée commandée par Garibaldi aurait été défaite par les troupes du roi de Naples si des régimens piémontais n’étaient intervenus pour déterminer la victoire, A la date du 11 octobre 1860, Mérimée écrit à Panizzi : « Il paraît, d’après des rapports que j’ai lieu de croire exacts, que Garibaldi aurait été battu complètement sans l’intervention de quelques bataillons réguliers piémontais. » C’est absolument faux. Nul soldat de l’armée piémontaise n’apparut sur le champ de bataille du Vulturne, ni à Maddaloni, ni à Santa Maria di Capua, ni à Sant’ Angelo, qui ont été les trois points de contact. L’armée de Garibaldi seule a supporté le choc des troupes royales, qui, au cours de la journée, ont fait trois renouvellemens de lignes. La vérité est que, le lendemain 2 octobre, une demi-brigade napolitaine s’étant égarée la veille, n’ayant pu ni combattre ni rentrer à Capoue, se trouvait en l’air et débucha par San Leuccio dans le grand parc de Caserte. On crut à une attaque générale ; un bataillon de bersaglieri, appelé en hâte, arriva de Naples et tira quelques coups de fusil qui amenèrent la capitulation des royaux. La première intervention piémontaise se produisit ce jour-là et dans les circonstances que je viens de dire ; je n’ai pas quitté le champ de bataille pendant la journée du 1er octobre, et le 2, j’étais à Caserte. En qualité de témoin, je dépose sous la foi

  1. Voyez la Revue du 15 mars au 1er mai 1861.