Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/815

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Si un homme fut aimable, au sens originel du mot, c’est-à-dire fait pour être aimé, c’est celui-là. Malgré son esprit étincelant et sa prodigieuse intelligence, il avait un fond de naïveté dont le charme séduisait les plus rebelles. Il croyait en lui, c’est vrai et c’était légitime, mais il croyait aussi aux autres et s’efforçait de faire valoir ceux-là mêmes qui souvent se riaient de lui. Qui donc a frappé à sa porte, a fouillé dans sa bourse, a réclamé son aide et a été repoussé ? J’ai beaucoup aimé Alexandre Dumas, et comme mon affection se doublait d’admiration pour ses facultés, je ne l’ai jamais abordé qu’avec les témoignages de respect qui sont dus aux talens exceptionnels. La vie avait chez lui une intensité extraordinaire ; on eût dit qu’il avait peine à la contenir ; elle le débordait. C’était un instrument d’une sonorité permanente ; il suffisait de le toucher pour l’entendre ; après dix ou douze heures de conversation, — et quelle conversation ! — il était aussi dispos qu’à la première minute. Lorsque Alexandre Dumas était quelque part, il y avait des vibrations supplémentaires auxquelles nul n’échappait ; sa puissance expansive était telle qu’elle pénétrait les plus engourdis ; il avait tant d’esprit qu’à ses côtés chacun croyait en avoir. Michelet disait de lui : « C’est un élément, c’est une des forces de la nature. » Le mot n’a rien d’excessif ; son impétuosité intellectuelle avait des éruptions de volcan, sa lave pouvait couler toujours. Lorsque son large rire frappait l’oreille, on y courait comme à une fête. Malgré cette verve qui ne lui laissait aucun repos, son âme était bénigne : on peut examiner son œuvre, on n’y trouvera pas un mot méchant. On lui a reproché quelques accès d’orgueil ; qui donc en aurait eu, si ce n’est lui ? Mais je puis affirmer que sa vanité paraîtrait d’une trempe bien molle si on la comparait à celle de quelques Trissotins qu’il ne serait pas difficile de nommer. Le public est trop exigeant ; il veut qu’un homme ait tous les talens et les ignore. Si Dumas a voulu connaître sa valeur, il lui a suffi de regarder autour de lui.

Au moment où Garibaldi passa en Sicile et s’empara de Marsala, Alexandre Dumas venait de commencer un voyage dans la Méditerranée ; il avait dit qu’il voulait la découvrir et l’on avait ri. On avait eu tort de rire, car, n’en déplaise aux touristes qui ont visité Marseille, Valence, Alger, Tunis, Alexandrie, Beyrouth, Naples, Gênes et Toulon, la Méditerranée est inconnue. Lorsqu’un homme comme Dumas parcourt les rivages d’une mer, ce n’est point pour étudier les escales que desservent les bateaux-poste ; ceux-là seuls connaissent la Seine de Paris au Havre qui l’ont descendue en canot. Dumas naviguait sur une petite goélette nommée l’Emma ; deux matelots et un ou une mousse formaient l’équipage. C’était une simple barque pontée ; dans la chambre, Dumas se tenait courbé et