Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/818

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faire acte d’outrecuidance que d’espérer qu’on le lui pardonnerait. Le comte***, qui était un des colonels dont j’étais accompagné, lui dit : « C’est toujours la même racaille que du temps de Masaniello. » Dumas leva les épaules et répondit : « Bast ! le peuple de Naples est semblable à tous les autres peuples ; exiger qu’une nation ne soit pas ingrate, c’est demander aux loups d’être herbivores. C’est nous qui sommes des naïfs de nous tant fatiguer pour ces espèces-là. Quand je calcule ce que l’unité de l’Italie m’a rapporté et me rapportera, ce n’est vraiment pas la peine de me le reprocher ; travail perdu, argent dépensé : il faut avoir le caractère mal fait pour vouloir me mettre à la porte à cause de cela. »

Cet incident, qui n’était que ridicule, fut pénible à Alexandre Dumas ; dans notre état-major, chacun s’efforça d’effacer l’impression mauvaise ; on donna un grand dîner en son honneur, on organisa une excursion à Pompéi, on lui délivra une permission de chasser dans le parc de Capo-di-Monte ; il restait triste, parlait de remonter à bord de l’Emma et de s’en aller à Tripoli de Barbarie. Peu à peu, l’insouciance qui était une des forces de sa nature repiit le dessus et le souvenir de sa mésaventure sembla s’être effacé. Sa mémoire cependant ne l’avait pas oubliée ; six ou sept ans après, me rencontrant à Paris, il m’en parla encore avec amertume. Lorsque, le mercredi 7 novembre 1860, le roi Victor-Emmanuel fit son entrée solennelle à Naples, Alexandre Dumas et moi nous étions l’un près de l’autre à une fenêtre du palais de la Foresteria, le temps était déplorable, un coup de vent de sud-ouest soufflait en rafales ; la houle creusait de larges sillons sur la mer et agitait les navires à l’ancre jusqu’à pousser leurs vergues dans les vagues ; la pluie tombait à torrens ; on ne voyait que des parapluies ; les plus ardens étaient décontenancés et les Napolitains avaient beau faire de la main le signe contre la jettatura, le ciel était de méchante humeur. Dumas me dit : « Regardez la haie des soldats qui borde le parcours du cortège ; regardez bien, vous n’y verrez pas une chemise rouge, pas un des volontaires de Marsala, de Calatafimi, de Palerme, de Melazzo, de Beggio, de Cajazzo, du Vulturne ; ils sont moins heureux que l’étendard de Jeanne d’Arc : ils étaient à la peine et ne sont point à l’honneur ; aujourd’hui, il n’y a que des Piémontais ; la fête est pour eux ; ils vont manger les marrons sans qu’ils se soient brûlé les doigts pour les tirer du feu. Décidément les souverains sont aussi ingrats que les peuples, il faut faire le bien d’une façon abstraite et ne jamais penser à la récompense ; c’est le seul moyen de n’être pas déçu et de garder son âme en paix. »

J’ai conservé d’Alexandre Dumas un souvenir ineffaçable ; malgré un certain laisser-aller qui tenait à l’exubérance de sa nature, c’était