Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/915

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mondaine ; il ne fut pas très éloigné d’arriver à une notion scientifique des choses qui aurait été mortelle à la religion ; au lieu de célébrer la puissance créatrice de Yahveh, il se mit à décrire les créatures « depuis le cèdre jusqu’à l’hysope ; » de la science au doute, la distance est courte, Salomon la franchit ; le dégoût de toutes choses s’empara de lui. « Vanité des vanités ! . Rien de nouveau sous le soleil… Augmenter sa science, c’est augmenter sa peine… J’ai voulu rechercher ce qui se passe sous le ciel et j’ai vu que ce n’était qu’affliction d’esprit. »

Lorsqu’on professe des maximes aussi désespérées, on n’a plus d’autre refuge, pour fuir les tourmens de l’âme, que la joie et les plaisirs. Le Cantique des cantiques est l’expression achevée du rêve de sensualité exquise qui risqua un moment de remplacer le rêve surnaturel d’Israël. Parfaitement indifférent en religion, absolument sceptique en morale, tandis qu’il renfermait dans son harem trois cents reines et six cents concubines, qu’il embellissait son palais, qu’il y faisait régner un ordre et une élégance extraordinaires, Salomon montra aux cultes étrangers une parfaite tolérance. S’il bâtit à Yahveh un temple splendide, il n’hésita pas non plus à élever sur le mont des Oliviers des autels à Moloch et à Astarté. Des contemporains lui en firent-ils un reproche ? Rien n’est moins certain ; tout fait supposer, au contraire, que ce sont des écrivains plus récens et tout préoccupés d’idées inconnues à son époque qui le lui ont imputé à crime. Enivré de joies matérielles, Israël laissait sommeiller la pensée divine, et ce ne fut que sous l’aiguillon de la souffrance qu’il se réveilla.

Les catastrophes qui suivirent la mort de Salomon, les discordes et les divisions qu’elles produisirent, les tristes déceptions qui en résultèrent le ramenaient à des espérances plus hautes que les réalités dont il se contentait. Depuis lors la décadence politique ne cessera pas un seul jour, en sorte qu’à aucune autre époque l’idéal terrestre ne put être repris. Mais qui sait si nous ne le verrons pas renaître de nos jours sous une forme nouvelle, appropriée aux conditions de la société moderne ? Assurément, il n’est pas à craindre que les juifs d’aujourd’hui rêvent de ressusciter David ou Salomon et d’aller vivre sous le sceptre d’un roi puissant et pacifique qui régnerait d’une mer à l’autre, au milieu de nations tributaires. Une espérance aussi mesquine peut suffire aux malheureux qui végètent dans l’abjection et la misère à Jérusalem et à Tibériade ; mais l’immense masse des Sémites qui couvrent en ce moment l’Orient et l’Europe peut, sans trop de témérité, concevoir de plus hautes ambitions. Elle possède la plus grande des forces contemporaines, c’est-à-dire la richesse ; son activité ne connaît pas de bornes, sa