Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/947

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et que de prétendus idéalistes croient souvent avoir des idées quand ils n’ont que des visions cornues. Mais ce qui n’est pas douteux, c’est que quiconque a des idées ne consentira jamais ou de peindre ou d’écrire comme s’il n’en avait pas, et voilà contre quoi les naturalistes useront inutilement leur encre et leur pot au noir. Je n’ai point à dire aux lecteurs de cette Revue ce que depuis bien des années M. Cherbuliez a remué d’idées.

Je ne leur apprendrai pas davantage ce qu’ils doivent penser de Valbert. Leur opinion depuis longtemps est faite. Il serait étrange pourtant que ce fût ici le seul endroit où, sous prétexte qu’il est assez connu du lecteur, on ne saisirait pas l’occasion de remercier le publiciste éloquent du temps qu’il a choisi pour redevenir Français. Aussi ai-je plaisir à transcrire les belles paroles de M. Renan et à les fixer, si je puis ainsi dire, dans leur vraie place : « Que vous avez bien choisi votre heure pour vous rattacher de nouveau à une patrie dont une funeste erreur de l’ancienne politique vous avait séparé ! Issu d’une de ces familles protestantes qui durent, il y a deux cents ans, choisir entre leur pays et la liberté de leurs croyances, vous aviez toujours eu dans le cœur un sentiment affectueux pour la patrie de vos pères. Aux jours où la France était heureuse, cela vous suffisait. Mais il y eut un moment où il vous fallut davantage ; c’est le moment où la France subit la plus grande épreuve qu’elle ait connue depuis qu’elle existe. Quand cette vieille mère, abandonnée de ceux qui lui devaient le plus, s’entendait dire, comme le Christ au calvaire : Toi qui as sauvé les autres, sauve-toi maintenant, quand l’Europe presque entière, après les fautes expiées, raillait notre agonie et ne voyait qu’une bonne place à prendre dans le vide que nous allions laisser ; le jour où l’ingratitude a été érigée en loi du monde, vous vous êtes pris à aimer plus vivement que jamais votre patrie d’il y a deux cents ans, et vous, descendant d’exilés qui avaient bien quelque chose à oublier, vous avez consacré votre talent à la cause vaincue, et dès que les devoirs qui vous retenaient à Genève vous l’ont permis, vous avez profité de la loi réparatrice de 1790, qui rend la pleine nationalité française « à toute personne qui, née en pays étranger, descendrait en quelque degré que ce soit d’un Français ou d’une Française expatriés pour cause de religion. »

Il ne surprendra sans doute personne que nous préférions les accens de cette éloquence aux paradoxes, souvent profonds, mais décourageans, du plus spirituel scepticisme et de la plus fine ironie. Pourquoi ne le dirions-nous pas ? Les hommes tels que M. Renan, dans la situation qu’il occupe, avec l’influence qu’il exerce, dans toute la maturité de l’intelligence et dans tout l’éclat du talent, ont un peu charge d’âmes. Ils ne vivent plus, ni ne pensent, ni ne parlent pour eux seulement, mais pour tous ceux qui les écoutent, et qui les lisent, et dont ils sont les guides. Car la jeunesse est toujours la même ; le talent lui