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10 février.

Le temps est froid et gris, le vent du nord glacé. Quel contraste avec le climat que nous avions laissé dans la Haute-Egypte ! Je grelotte dans mon petit salon sans feu. On n’a point vu depuis des années un hiver si dur. Aussi est-il tout à fait pénible de sortir ce matin en voiture découverte. Mais c’est le jour du retour du tapis de la Mecque, fête que nous n’avons garde de manquer. Rien n’est plus éprouvant pour le caractère et les nerfs que d’aller attendre une procession dont l’heure est incertaine. Impossible en Orient d’avoir un renseignement précis. Le kawass du consulat belge, que son maître veut bien nous prêter comme escorte, vient à huit heures et demie nous chercher. Son grand sabre et sa qualité nous assurent une protection absolue. Le dromadaire sacré doit quitter son camp au dehors de la ville, au lever du soleil. Je ne sais à quelle heure l’astre s’est levé pour lui, mais il est onze heures, et nous n’avons pas encore entendu le premier coup de canon annonçant l’arrivée du cortège. Nous sommes depuis deux heures à attendre en voiture au pied de la citadelle. Une désagréable affaire qui a failli nous arriver me met de fort méchante humeur. Nous avons droit, de par notre kawass, qui représente l’autorité indiscutable du consul, à être placés au premier rang de la file de voitures, et pendant une heure notre privilège est respecté. Mais un massif landau contenant le harem d’un puissant pacha se range devant nous et nous intercepte la vue. Notre cocher réclame, notre kawass se fâche et veut repousser l’attelage indiscret. L’eunuque de ces dames s’emporte, en appelle d’autres. Mes deux compagnons descendent de voiture et se mêlent à la dispute ; on en vient presque aux coups et j’ai une terreur mortelle, car ces « grands vilains noirs, » comme les appelle l’abbé Galland, sont d’une férocité grossière et sont assurés de l’impunité par la terreur qu’ils inspirent. Ils peuvent nous faire un jour de fanatisme comme celui-ci une mauvaise affaire, d’autant plus que la police se tient toujours à l’écart de leur toute-puissance.

La colère de l’eunuque était hideuse à voir, son noir visage devenait livide de rage. Enfin le canon tonne. La voiture gênante a un peu reculé ; nous sommes tout au spectacle qui va se produire. La foule multicolore ondule, s’ouvre et laisse passer de la troupe de ligne. Les Égyptiens ont assez mauvaise tournure en uniforme. Mais voici un régiment qui a bon air, ou plutôt l’air belliqueux, car ils ne sont rien moins que bons, ces soldats noirs du Soudan, pour la plupart féroces et indisciplinés. De hautes bannières scintillent