Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/44

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



« L’Allemagne a sur les autres nations cette force, dont on ne se rend pas encore aujourd’hui assez compte, de s’insinuer dans la nature intime des autres peuples, de se les assimiler sans perdre son propre caractère germanique, de pénétrer et de comprendre le monde dans toutes ses époques, dans toutes ses tendances et dans tous ses efforts. 17universalité de l’esprit allemand est capable d’attiser à soi tous les esprits du monde et de devenir ainsi le grand atelier d’une civilisation vraiment humaine. Elle ressemble en cela aux Hellènes, dont elle a pris le cosmos de l’esprit des mains des Italiens, relevant ainsi ces deux peuples de leur mission de citoyens du monde. Elle est l’Hercule des peuples qui accomplit ses travaux pour le monde entier, afin de le délivrer de toute tyrannie… On le comprend de nouveau aujourd’hui que l’Allemand, héros de l’humanité, après un long épuisement politique, mais non intellectuel, se dresse de nouveau et laisse pressentir au monde quel avenir attend l’Allemagne parce que sa mission n’est pas encore accomplie… Si l’émancipation politique de l’Europe est l’œuvre de la révolution française, son émancipation intellectuelle et morale sera l’œuvre de la réforme et de ses continuateurs… »

Ivre de sa récente fortune, l’Allemagne se croit appelée à l’hégémonie du monde civilisé, comme jadis Rome et la Grèce. C’est le secret de l’avenir ; pour le présent, de si hautes prétentions sont contestables. Ces peuples héros n’ont pas été seulement victorieux, ils ont séduit et charme le monde ancien. Or l’Allemagne contemporaine ne domine que par la force brutale, et naguère M. de Moltke la déclarait haïe. Elle ne sera vraiment investie d’une mission civilisatrice universelle que si, moins redoutée, elle découvre l’art de se faire aimer.


III

A juger d’après les sentimens exaltés que nous venons d’exposer, le lecteur pourrait être en juste défiance sur le degré de chaleur et de sympathie, ou même sur la stricte impartialité avec laquelle M. Gregorovius abordait l’histoire de la Rome catholique et papale du moyen âge, qu’il s’était proposé d’écrire. Mais alors l’Allemagne jouissait de la paix religieuse, le bon accord régnait entre Berlin et le Vatican. On pourrait même affirmer, sous couleur de paradoxe, que les Allemands se sont trouvés dans des conditions particulièrement favorables pour traiter un pareil sujet. Les Italiens, les Romains voient la papauté de trop près, ils sont engagés trop avant, si l’on ose dire, dans les coulisses du sanctuaire. En France, l’ardeur de la querelle qui se poursuit sans trêve entre l’église et la révolution jette nos écrivains contre le double écueil de l’apologie ou du