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intellectuels de Platon, de Pythagore et d’Aristote. Notre historien, toujours préoccupé d’exprimer dans cette figure d’Athénaïs l’antithèse du monde grec et du monde chrétien, oublie d’ajouter que la subtilité sophistique des rhéteurs d’Athènes au Ve siècle ne différait guère de la scolastique vide des théologiens de Byzance : de l’une à l’autre, la transition était toute naturelle. Aussi verrons-nous bientôt la fille du. rhéteur Leontius, l’impératrice Eudocie, se jeter avec passion dans la mêlée théologique.

Elle avait alors d’autres joies. L’événement le plus heureux de sa vie fut le mariage de sa fille avec l’empereur Valentinien. Mais, séparée de son unique enfant, dans la solitude de son palais, elle partit, sur le désir de l’empereur, au printemps de 428, pour Jérusalem. Elle allait remercier Dieu du mariage de sa fille et des autres bienfaits reçus ou espérés.

Des navires la conduisirent en vue des rivages d’Ilion, où, comme des voix de sirènes, les souvenirs des héros, des sages, des poètes et des anciens dieux de la Grèce l’appelaient en vain. Chrétienne croyante en pèlerinage vers la terre promise, elle abhorrait maintenant ces dieux comme des démons de l’enfer ; car les chrétiens d’alors ne refusaient pas le droit d’exister aux dieux du paganisme. Ils incarnaient en eux les mauvais esprits. Dans les Dieux en exil, Heine nous les montre errant encore parmi nous sous des déguise-mens, et, en effet, les dieux de l’Olympe sont immortels comme nos instincts, immortels comme le péché. Vénus a ses temples secrets toujours fréquentés, Mars est le dieu des hommes de fer et de sang, Mercure préside encore au négoce. Ce sont les tentateurs que le chrétien exorcise chaque jour dans sa prière : a Christ, délivre-nous de la tentation, c’est-à-dire : délivre-nous des dieux de la Grèce, du démon de colère et du démon d’amour. »

Débarquée à Antioche, l’impératrice fut reçue avec éclat dans la quatrième ville de l’empire romain, célèbre par son luxe, ses voluptés, ses actrices, ses spectacles d’un relâchement incroyable et son école de théologiens. Tant de vices n’empêchaient pas les habitans de s’adonner avec zèle à la nouvelle religion du Christ. Au lieu de sacrifier à Apollon daphnéen, à Jupiter et à Calliope, ils adoraient avec ferveur les reliques du martyr Babylas.

D’Antioche, Eudocie suivit l’itinéraire des pèlerins à Jérusalem, tracé dès l’année 333 ; elle s’arrêta aux stations sanctifiées par les grands souvenirs bibliques. Une destinée bizarre l’avait conduite des bois d’oliviers de sa patrie jusqu’aux palmiers de la cité de David et de Salomon, les deux pôles opposés de la civilisation humaine. Le génie d’Athénaïs, les dons des muses, la science et l’art grecs, tout cela était sans valeur sur ce sol de rochers arides, que Jésus et ses pauvres disciples avaient foulé de leur pied