Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/922

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ne vous ne déjeuniez pas, dit la malade avec un faible sourire en s’adressant au médecin, resté debout à la portière.

Le docteur s’éloigna d’un pas lent, puis franchit en courant les degrés du perron.

— Aucun d’eux ne se soucie de moi, fit à part soi la voyageuse ; ils se sentent bien, tout le reste leur est indifférent. Mon Dieu ! mon Dieu !

Le mari vint à la rencontre du médecin en se frottant les mains avec un sourire d’aise.

— Dites donc, Édouard Ivanovitch, j’ai ordonné d’apporter la cave à liqueurs ; que vous en semble ?

— Parfait, répondit le docteur.

— Ah ça, comment va-t-elle ? ajouta le mari avec un soupir, en baissant la voix et fronçant les sourcils.

— Je vous l’ai dit ; non-seulement elle n’arrivera pas jusqu’en Italie, mais Dieu sait si elle arrivera à Moscou, surtout avec cet affreux temps !

— Que faut-il faire, mon Dieu, mon Dieu ?

Le mari se passa la main sur les yeux.

— Donne par ici, cria-t-il au domestique, qui apportait la cave à liqueurs.

— Il eût fallu rester, continua le médecin en haussant les épaules.

— Mais que pouvais-je faire, s’il vous plaît ? J’ai employé tous les moyens pour la retenir ; je lui ai parlé de la dépense, des enfans que nous devions abandonner, de mes affaires en souffrance ; elle n’a rien voulu entendre. Elle forme des plans de vie à l’étranger comme si elle était guérie. Lui révéler son état, ce serait lui donner le coup de la mort.

— Elle l’a déjà reçu, il faut que vous le sachiez, Vassili Dmitriévitch. On ne peut pas vivre sans poumons, et les poumons ne peuvent pas se reformer. C’est pénible, c’est douloureux, mais il n’y a rien à faire. Votre devoir et le mien se bornent à lui procurer une fin aussi tranquille que possible. Il faudra un prêtre.

— Ah ! mon Dieu ! vous comprenez ma position, à moi, qui dois lui demander ses dernières volontés. Arrive que pourra, je ne lui porterai pas ce coup. Vous savez comme elle est bonne !

— Au moins essayez de la persuader d’attendre le traînage, reprit le médecin en hochant la tête ; autrement le voyage peut mal finir.

— Aksioucha ! Aksioucha ! hé ! Aksioucha ! criait à sa petite sœur la fille du maître de poste en relevant son caraco sur sa tête et piétinant dans la boue sur le perron de derrière, viens voir la dame