Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/928

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t-elle ? Dieu sait !… Mon père, si vous essayiez de la calmer, de l’engager à s’éloigner !

Le prêtre se leva et s’approcha de la vieille.

— En vérité, personne ne peut entrer dans le cœur d’une mère… mais la miséricorde de Dieu est infinie…

Le visage de la vieille se contracta brusquement, un hoquet hystérique la secoua tout entière.

— La miséricorde de Dieu est infinie, — poursuivit l’ecclésiastique, quand elle se fut un peu calmée. — Avec votre permission, il y avait dans ma paroisse un malade beaucoup plus mal que Marie Dmitrievna : eh bien ! un simple artisan l’a guéri en très peu de temps avec des herbes. Ce même artisan est maintenant à Moscou. J’en ai parlé à Vassili Dmitriévitch, on pourrait essayer. Tout au moins ce serait une consolation pour la malade. Tout est possible à Dieu.

— Non, elle ne doit pas vivre, gémit la vieille. Si Dieu m’avait prise à sa place ! — Et le hoquet hystérique redoubla avec tant de violence qu’elle perdit connaissance.

Le mari se cacha le visage dans les mains et sortit précipitamment de la salle. La première personne qu’il rencontra dans le corridor fut un garçon de six ans, qui courait à perdre haleine après une petite fille.

— Faut-il conduire les enfans chez Madame ? demanda la bonne.

— Non, elle ne veut pas les voir : cela la dérange.

Le petit garçon s’arrêta un instant, regarda attentivement la figure de son père, puis, pirouettant sur les talons, il reprit sa course avec un cri joyeux.

— C’est elle qui est le cheval ; vois, papa !

Cependant, dans l’autre chambre, la cousine était assise au chevet de la malade ; avec des paroles étudiées, elle s’efforçait de la préparer à la pensée de la mort. Contre la fenêtrer le médecin agitait une potion.

La malade, vêtue d’une robe de chambre blanche, était assise sur le lit et toute entourée de coussins ; elle regardait silencieusement sa parente. Soudain, elle l’interrompit avec vivacité : — Ah ! mon amie, ne me préparez pas, ne me traitez pas comme une enfant. Je suis chrétienne, je sais tout. Je sais que je n’ai pas longtemps à vivre… et que, si mon mari m’avait écoutée plus tôt, je serais en Italie… que je serais peut-être, sûrement même, rendue à la santé. Tout le monde le lui disait. Mais quoi ? telle a été sans doute la volonté de Dieu. Nous sommes tous de grands pécheurs, je le sais : mais j’espère dans la miséricorde du Seigneur, il pardonnera tout… il doit tout pardonner. Je m’efforce de m’examiner. J’ai beaucoup de péchés