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là de vastes jardins ; ils purent y bâtir une maison d’hospitalité, où l’on recevait les pauvres, où l’on soignait les malades. Cette maison existe encore sur l’emplacement primitif : c’est l’hôpital de la Charité.


II. — RUE OUDINOT.

Un décret de l’assemblée nationale, en date du 15 février 1790, prononça l’abolition des vœux religieux. La révolution française ouvrit la porte des couvens ; elle en laissa sortir ceux auxquels on avait imposé la vie monastique, elle eut raison ; mais elle en chassa ceux qui voulaient y rester, et elle eut tort. Elle manquait au principe de liberté qu’elle avait inscrit en tête de ses lois ; elle faisait acte de despotisme en empêchant des créatures humaines, douées de libre arbitre, de vivre à leur guise et selon leurs aptitudes. La mesure qui frappa les congrégations eut un contre-coup qui porta de plein fouet sur les indigens, les infirmes, les orphelins et les malades. Les frères de Saint-Jean-de-Dieu ne furent point épargnés, ils durent quitter les maisons qu’ils desservaient en France et les cinq mille lits qu’ils y possédaient. L’ordre fut dispersé et l’on peut dire qu’il disparut de notre pays. On le ressuscita en 1819.

Un souvenir, un remords qui datait du temps des guerres de l’empire fut le point de départ de la restauration de l’hospitalité des frères de Saint-Jean-de-Dieu en France. Entre le mois de mai et le mois de novembre 1813, c’est-à-dire entre les batailles de Lutzen et de Leipzig, les troupes auxiliaires des petits états allemands étaient maintenues avec difficulté sous les drapeaux français. Malgré la surveillance, malgré la sévérité de la discipline, les désertions étaient fréquentes, et chaque jour des Saxons, des Badois se dérobaient pour aller rejoindre l’armée prussienne, qui marchait en chantant les chansons de Kœrner. Un soldat allemand dont j’ignore le nom et la nationalité précise fut arrêté au moment où il passait à l’ennemi. Il fut traduit devant un conseil de guerre, condamné et fusillé. Un capitaine d’état-major, nommé de Magalon, fit office de ministère public ; le fait était flagrant, le code militaire édictait d’inéluctables lois : le capitaine ne put que requérir la mort. Le déserteur fut très ferme et très simple : « Je dois avant tout le service à mon pays. Vous faites la guerre à l’Allemagne, il ne m’est pas possible de ne pas combattre contre vous. Au-dessus de votre justice il y a une justice souveraine qui m’approuve et dans laquelle j’ai confiance. » Cet homme mourut sans forfanterie, avec la simplicité de ceux qui ont accompli leur devoir.