Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/102

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chien ; il devait m’augmenter ; il m’avait promis 3 fr. 10 sous ; il n’a voulu me donner que 3 francs : alors j’ai filé. — Si on te propose une place à 50 sous par jour, la prendras-tu ? — Ah ! mais non ! — Pourquoi ? » Il sembla hésiter ; puis, baissant la voix, il répondit : « Et les autres, qu’est-ce qu’ils diraient ? » Sans le soupçonner, ce pauvre enfant venait de prononcer le mot de presque toutes les grèves. « Et les autres ! moi, je voudrais bien ; mais les autres ? » Grève de faim, homme libre, c’est ton droit ; mais si tu acceptes un salaire inférieur à celui que nous fixons, tu seras assommé. Ceci résume à peu près la question économique ; Dieu sait les désastres que produisent la crainte et l’intimidation ! Il n’y a qu’à lire les tables d’importations et d’exportations pour comprendre que la France industrielle va succomber sous le poids des salaires, qui ne lui permettent plus de lutter contre la concurrence extérieure. L’esprit de caste et la haine contre les patrons ont détruit l’idée de patrie et nous vaudront des défaites plus profondes que celles des guerres malheureuses.

Le troisième était un jeune homme de vingt-six ans, blond, très propre, presque soigné, dans des vêtemens faits pour lui, usés, mais brossés avec minutie ; le linge était blanc, bien ajusté aux poignets, à la poitrine et au cou. Les papiers d’identité m’ont ému ; un diplôme équivalent à celui de bachelier ès-lettres, des quittances d’inscription à des cours de philosophie. Ce garçon est né à Luxembourg ; Paris miroitait dans le lointain, il y est accouru, s’imaginant qu’avec la connaissance des langues française, anglaise, hollandaise et allemande, un bagage de savoir assez considérable, une belle écriture et beaucoup de bon vouloir, il serait aisément pourvu et s’ouvrirait quelque carrière où le pain de chaque jour serait facile à ramasser. Malgré une parcimonie excessive, les petites économies furent rapidement épuisées ; nulle porte ne s’entre-bâilla, celle du garni se ferma, quand le dernier sou fut dépensé, et l’Hospitalité de nuit a recueilli ce malheureux qui demande à vivre, qui implore du travail et se désespère de n’en point trouver. On se doute bien que, pour des hommes de cette catégorie, le règlement n’est point léonin, s’élargit de lui-même ; il oublie que l’Hospitalité de trois nuits est un terme de rigueur, et la place au dortoir est réservée pendant un nombre de jours presque illimité. Il en est de même pour les ouvriers qui doivent toucher leur paie ; on les garde sans observation jusqu’à ce que « la caisse » ait été faite. Si l’on est indulgent pour les pauvres garçons qui sont perdus dans Paris et auxquels on ne refuse pas le temps de se retrouver, on est, en revanche, sévère à l’égard des mauvais drôles qui refusent de « donner un coup de main » pour