Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/38

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La présentation de la nouvelle duchesse fut faite avec solennité ; elle prit son siège devant le roi, entre sa sœur, Mme de Lauraguais, duchesse comme elle, et d’autres dames du même rang, parmi lesquelles figurait, par un hasard qu’on aurait pu croire calculé, la duchesse d’Agénois, l’épouse légitime du jeune seigneur dont elle avait quelque temps possédé le cœur et dont elle châtiait, ce jour-là, avec tant d’éclat l’inconstance… « De là, dit le duc de Luynes, on passa chez la reine. La reine s’est approchée de Mme de La Tournelle et lui a dit : « Je vous fais compliment, madame, sur la grâce que le roi vous a accordée… » Les trois dames, debout, sont entrées ; il n’y avait pas de dame du palais de la reine (ce qui indique probablement que la duchesse de Luynes avait trouvé moyen de s’éloigner). C’était un quart d’heure avant la comédie ; .. la reine s’est levée au bout de fort peu de temps ; ., le roi a donné une loge à la comédie à Mme de Châteauroux. » Après ces tristes cérémonies, dont la froide étiquette sauvait à peine le fond d’indécence, la grande dame improvisée allait se délasser dans son cercle intime avec ses protecteurs, dont elle appelait l’un (le maréchal de Noailles) son parrain, l’autre (le duc de Richelieu) son oncle, et eux, de leur côté, au lieu du titre pompeux dont on venait de la parer, s’amusaient à lui donner le surnom plus familier de La Ritournelle. Leur crédit d’ailleurs croissait avec le sien. « On sut hier, dit encore Luynes, à quelques jours de là, que le roi a donné les grandes entrées chez lui à M. le duc de Richelieu. On peut voir par ce qui a été dit ci-dessus, au sujet de l’affaire de Mme de Châteauroux, que M. de Richelieu était en droit de dire que le roi lui avait quelque obligation ; au moins c’est ainsi que le public en pensait [1].

Le traité signé avec l’Espagne fut conçu dans des termes très énergiques et d’une grande portée. La France se mettait immédiatement en guerre avec le roi de Sardaigne, joignant un corps d’armée français aux troupes espagnoles, auxquelles le passage était accordé à travers nos provinces méridionales pour pénétrer dans la Savoie et dans la rivière de Gênes. Louis XV s’engageait, de plus, à ne poser les armes que quand un établissement suffisant aurait été assuré en Italie à l’infant don Philippe. Enfin les deux rois devaient se mettre d’accord sur le moment où il conviendrait de déclarer la guerre à l’Angleterre.

Ce moment ne pouvait plus tarder du jour où Rottenbourg arrivait à Versailles, car les actes avaient suivi de près les paroles. Non-seulement le corps d’armée destiné à faire la guerre en Italie était déjà réuni, prêt à partir sous un commandant qui n’était pas

  1. Mémoires du duc de Luynes, t. V, p. 164, 167, 188.