Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/235

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pouvoir qui le dirige ou incompressible, et, à voir les idées qui règnent, aujourd’hui il y a bien des chances pour que la loi qui sera vraisemblablement votée ne soit qu’une expérience incohérente de plus. Ce dont les partisans du scrutin de liste devraient se préoccuper avant tout, en effet, ce dont ils s’occupent le moins, c’est d’organiser le suffrage universel. Ils se préparent uniquement à faire voter le scrutin de liste pour l’exploiter dans un intérêt de parti, et, au lieu de chercher à atténuer les abus du suffrage universel dans l’application, ils semblent s’étudier au contraire à en aggraver les dangers en repoussant une proposition, pourtant bien naturelle, qui consisterait à proportionner le nombre des députés au chiffre des électeurs plutôt qu’au chiffre brutal de la population. La question est bien simple en vérité. Il s’agit tout bonnement de savoir si les étrangers allemands, italiens, anglais, qui affluent à Paris, dans quelques villes du Nord ou du Midi, concourront indirectement à déterminer l’importance de la représentation par département. Les radicaux tiennent absolument à avoir des députés qui représentent dans une certaine mesure des étrangers. Chose plus singulière, le gouvernement lui-même semble assez disposé à accepter ce système, tout au moins à le laisser passer sans contestation. Et voilà, on en conviendra, une étrange manière de préparer une organisation sérieuse, nationale, surtout durable, du suffrage universel par le scrutin de liste !

On parle sans cesse de réformes, de progrès, on se flatte aussi de reconquérir par une politique d’initiative l’influence au dehors. C’est là justement la question. Pour accomplir de vraies et utiles réformes, comme pour avoir une politique extérieure sérieuse, il y a un certain nombre de conditions nécessaires en dehors desquelles tout est vain ou périlleux. Il faut un gouvernement attentif, mesuré, ferme dans ses desseins comme dans sa conduite ; il faut aussi une majorité réelle. Ce sont les deux grands ressorts sans lesquels on ne peut rien. Et, pour être une majorité, il ne suffit pas de parler comme parlait récemment le président d’un groupe parlementaire, M. Develle, de se dire modestement qu’on a mérité la confiance du pays, qu’on a réalisé toute sorte de progrès, que la question des fonctionnaires a été heureusement résolue, que « jamais le contrôle de nos finances n’a été plus vigilant, » qu’on représente « les principes de modération et de justice, » que tout est pour le mieux. Il ne suffit pas non plus, pour être un gouvernement, d’en affecter l’apparence, de prendre des airs d’autorité, de se montrer expert aux petits manèges et aux petites captations de pouvoir. Pour être une majorité et un gouvernement, il faut savoir ce qu’on veut ; il faut avoir des vues précises, un sentiment exact des besoins, des mœurs, des intérêts du pays, et, il faut se dire surtout qu’on ne fonde pas un régime avec les idées qui ont servi à détruire tous les régimes, avec des complaisances pour les factions,