Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 71.djvu/161

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Le 18 août, le séraskier faisait route avec Khaïr-ed-din pour Corfou ; 25,000 hommes débarqués par la flotte, prenaient pied dans l’île : Soliman s’était porté d’Avlona vers la côte méridionale de l’Épire ; il comptait sur la prompte soumission de la forteresse ; la résistance inattendue des Vénitiens le surprit ; elle ne le rebuta pas. Ayaz-Pacha, Moustapha-Pacha, le premier, grand-vizir, le second, membre aussi du divan, l’agha des janissaires, l’agha des akindjis, le beylerbey de Roumélie, reçurent l’ordre de conduire au séraskier 25,000 hommes encore. Des canons furent hissés au sommet de rochers qu’on eût crus inaccessibles même à des fantassins. Combattant sous les yeux du grand-seigneur, l’armée ottomane fit des prodiges. On ne pouvait miner les remparts ; l’artillerie était contrebattue par une artillerie plus puissante, mieux servie et mieux dirigée : on résolut de brusquer l’attaque. Le fort Sant-Angelo soutint à lui seul et repoussa victorieusement quatre assauts. Barberousse voulut venir en aide à l’armée ; il ne réussit qu’à faire couler deux de ses galères. Le sultan frémissant finit par donner le signal de la retraite. Le 7 septembre, les troupes commencèrent à se rembarquer ; le 1er novembre, Soliman rentrait, triste et désappointé, à Constantinople. C’était la septième campagne qu’il conduisait en personne, la première dans laquelle il n’eût pas Ibrahim à ses côtés. Pour la première fois aussi, il rencontrait Venise dans la lice.

On pouvait dire que l’état vénitien, dépouillé du précieux monopole du commerce des Indes, penchait vers sa ruine : qui eût osé prétendre que les marins de Venise avaient dégénéré ? Soliman et Barberousse venaient de reconnaître en eux des adversaires dignes de leur courage. L’infortuné vizir sacrifié à la jalousie de Roxelane tenait la république en singulière estime ; tous ses soins tendirent, tant qu’il fut au pouvoir, à séparer la cause de Venise de la cause des autres états infidèles ; l’impatience de Soliman livré à lui-même réalisa ce qu’on eût pu croire impossible : elle apprit aux chrétiens à oublier un instant les rivalités qui les divisaient. Si le ciel, pour dédommager Soliman de la perte d’Ibrahim, ne lui eût, à cette heure périlleuse, envoyé Barberousse, le pavillon ottoman courait le risque d’être à jamais chassé de l’Adriatique : le corsaire barbaresque préserva l’islamisme de cette humiliation.

Avant que le retour du printemps permît aux flottes chrétiennes de s’assembler, Barberousse s’occupa de leur enlever les points d’appui qui auraient pu servir de base à une grande expédition navale dans l’archipel. En plein automne, pendant que les deux tiers de la flotte allaient, sous les ordres de Loufti-Pacha, prendre leurs quartiers d’hiver dans le Bosphore, Barberousse parcourait, avec 70 galères et 30 galiotes, la mer Egée, soumettait Syra, Joura, Patmos,