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sur les ressources militaires et sur l’habileté diplomatique du tyran. Et toute la sécurité de celui-ci est dans son propre caractère. Il n’a pas, aux yeux des sujets, comme le roi de France ou l’empereur, une sorte de prestige mystique ; sa race n’est point séculaire ; le parchemin que lui ont délivré l’empereur ou le pape ne compte point pour son peuple ; la seule garantie qu’il ait de son pouvoir est la façon même dont il l’exerce. Et, comme il est le fils de ses œuvres, il groupe naturellement autour de sa personne ceux dont la noblesse est tout intellectuelle, les artistes, les savants, les poètes, les érudits. Le mécénat devient la parure de la tyrannie italienne. Il en est aussi la force, car il console les villes de leurs libertés communales perdues, et il enveloppe le prince d’une clientèle dévouée, toujours prête pour la louange et qui a toute l’apparence de l’opinion publique. Ainsi l’une des plus sûres raisons d’être des princes est la part considérable qu’ils ont dans la civilisation de la renaissance.

Les formes de cette souveraineté furent très diverses. Ferrare, Urbin, Mantoue, toujours menacées par quelque voisin, le pape, Milan ou Venise, se résignèrent à une politique effacée, mais, pour l’élégance de la civilisation, elles se tinrent au premier rang. La tyrannie par excellence fut le duché de Milan, surtout au temps de Ludovic le More. Milan pouvait fermer ou ouvrir à l’étranger les routes des Alpes ; elle était comme la clé de voûte de la péninsule : ses maîtres osaient aspirer à la couronne d’Italie. Au midi, Naples avec sa famille vraiment royale, mais étrangère, les Aragons, sa noblesse héréditaire et le tempérament monarchique qu’elle tenait des Normands et des Angevins, fut plutôt une royauté au sens européen qu’un principat italien. D’ailleurs, elle ne compta guère dans la renaissance : sa civilisation, très brillante au XIIe siècle et dans la première moitié du XIIIe, vint du dehors ; la dynastie espagnole reprit, avec Alphonse le Grand, la tradition libérale de Robert d’Anjou ; néanmoins, les Deux-Siciles furent toujours inférieures, pour la culture de l’esprit, même aux petites principautés des Este et des Gonzague.

C’est à Rome que le régime tyrannique apparut de la façon la plus originale et la plus complexe. Le saint-siège était, en Italie, la plus ancienne image de l’autorité. Mais, depuis plus de deux cents ans, son pouvoir s’était lentement modifié sous l’empire de circonstances presque fatales. Peu à peu, le pape du moyen âge, le pape faible dans Rome, sans cesse violenté par sa noblesse ou son peuple, mais très fort en face de la chrétienté, avait fait place à un prince ecclésiastique, de plus en plus maître de Rome et de ses états, de plus en plus redoutable aux factions féodales, mais qui, chaque jour,