Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/425

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


droit de préemption. Tacitement, tout au moins, la Compagnie de la baie d’Hudson avait reconnu ce droit par lequel ils détenaient le sol qu’ils avaient défriché et mis en valeur. Dans ces vastes solitudes, où il n’existait pas de routes tracées, les colons s’étaient établis de préférence sur le cours des rivières, notamment du Saskatchewan, qui se déversait dans le lac de Manitoba et leur offrait une voie économique pour le transport de leurs produits. En prenant possession de ces territoires, le gouvernement canadien avait établi le cadastre des terres, réclamé la propriété du sol attenant aux cours d’eaux et contesté les droits des demi-blancs, leur offrant, à titre d’indemnité, des terrains en friche dans des conditions moins favorables. Les demi-blancs s’y refusaient énergiquement ; ils réclamaient une reconnaissance définitive et légale de leurs titres de propriété, ou, tout au moins, une indemnité suffisante en cas d’expropriation. Une première prise d’armes avait abouti, en 1869, à la reconnaissance partielle de leurs droits et à la promesse de mesures équitables ; mais depuis ils n’avaient pu, malgré leurs incessantes sollicitations, obtenir que des décisions partielles, réglant des cas isolés, mais laissant planer sur l’ensemble de leurs réclamations une incertitude menaçante pour l’avenir. Leur patience était à bout ; les nouvelles d’Europe annonçaient comme imminente une guerre entre l’Angleterre et la Russie au sujet de l’Afghanistan. Profitant des embarras de la métropole pour lui arracher par la force ce qu’elle refusait à leurs demandes, ils se soulevaient à l’appel de Louis Riel, qui, déjà en 1869, s’était mis à leur tête. Pour comprendre l’importance de ce mouvement, il faut d’abord se rendre compte du cadre dans lequel il se produisait et de l’homme qui le dirigeait.

Le Dominion du Canada s’étend de l’Atlantique au Pacifique : ces « quelques arpens de neige » dont parlait Voltaire ont une superficie de 9,099,140 kilomètres carrés, plus des deux tiers de l’Europe. Le territoire du nord-ouest, plus considérable de beaucoup que toutes les autres provinces du Canada, puisqu’il contient à lui seul 7,500,000 kilomètres carrés, a été acquis par le gouvernement canadien de la Compagnie de la baie d’Hudson. C’est au cœur même de cet immense territoire, à 800 lieues de l’Atlantique et à plus de 400 lieues du Pacifique, que se trouvait le foyer de l’insurrection. D’immenses prairies, coupées de bouquets d’arbres, y déroulent, sur 1,300 kilomètres de longueur, de Winnipeg aux Montagnes-Rocheuses, l’horizon infini et monotone de leurs hautes herbes ondoyant, au souffle de la brise, comme les vagues d’une mer de verdure. Terre riche au-delà de toute description, donnant au cultivateur d’abondantes moissons d’un beau blé doré, véritable grenier d’abondance croulant l’été sous le poids des gerbes. Trois