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ment offensif des Indiens, habiles à jeter la panique parmi des troupes épuisées, donna l’ordre de suspendre l’attaque et de se replier en arrière. Les deux aides-de-camp, le capitaine Wise et le lieutenant Doucet, étaient blessés. Lord Malgund avait eu son cheval tué sous lui. La nuit venait, accompagnée d’une pluie battante et d’un froid pénétrant. Le Saskatchewan charriait des blocs de glace qui rendaient périlleuse la traversée des chalands ; on manquait de tout pour les blessés. Les troupes, harassées par une longue lutte, découragées par leur insuccès, se sentant entourées d’ennemis invisibles, appréhendaient une surprise des Indiens et campaient en armes, attendant le jour. Le général Middleton, anxieux, craignait pour ses approvisionnemens, qui se trouvaient de l’autre côté de la rivière, dégarni de troupes par l’appel des renforts, et que gardaient seuls une compagnie du 10e régiment et 50 éclaireurs [1].

Le lendemain, 25, le général dut laisser reposer ses hommes ; le 26 seulement, une forte reconnaissance poussée en avant constata que les rebelles avaient évacué le terrain sur lequel avait eu lieu la bataille. Ils s’étaient repliés sur Batoché, à 10 milles de là, sur le bras sud du Saskatchewan.

La nouvelle de l’échec des troupes coloniales à Fish-Creek avait causé dans tout le Canada une sensation d’autant plus profonde que la milice engagée était composée en grande partie de volontaires, et qu’un grand nombre de familles comptaient des représentans dans ses rangs. À Québec, à Montréal, à Ottawa, on ignorait les détails, les noms des tués et des blessés ; l’anxiété et la rumeur publique grossissaient l’étendue du désastre ; les adversaires politiques de sir John Mac-Donald et du ministère l’attaquaient sans relâche dans le parlement. Au dehors l’opinion publique lui était hostile. On lui reprochait de n’avoir pas su, par des concessions opportunes, conjurer un conflit redoutable, d’avoir ajourné constamment l’examen des réclamations des demi-blancs. Beaucoup estimaient que les demandes de Riel étaient fondées, que l’achat par le Canada des territoires du nord-ouest impliquait le respect des droits acquis antérieurement à cet achat et que le gouvernement colonial ne pouvait, à son gré, imposer aux détenteurs des terres un cadastre nouveau.

Dans les séances de la chambre, M. Blake mettait en demeure sir John Mac-Donald de s’expliquer sur les causes du conflit. Le premier s’y refusait, alléguant que, dans la situation actuelle, l’intérêt du pays exigeait l’ajournement de cette discussion. Dans le sénat, sir Alexandre Campbell, ministre de la guerre, défendait de son mieux les agens de l’administration indienne, auxquels on reprochait

  1. The Canadian Rébellion, par lord Malgund, août 1885.