Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/526

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il posa les bases de la charte dans la déclaration de Saint-Ouen ; le 30, il inaugura les deux chambres.

Je n’ai assisté qu’en simple spectateur à ces événemens, sans y prendre aucune part ; et, comme spectateur, voici, en peu de mots, le peu que j’ai vu.

Ce ne fut qu’au bruit du progrès des alliés, et précisément dans la mesure de ce progrès, que j’entendais prononcer le nom des princes de la maison de Bourbon. Je n’ai pas besoin de dire que j’étais étranger aux conciliabules que tenaient, dit-on, leurs partisans, et dont, pour ma part, je doute très fort ; mais, dans les maisons que je fréquentais et où les esprits étaient, d’ailleurs, très partagés, il était impossible qu’on ne discutât pas les chances de l’avenir ; la restauration y avait sa part, mais fort petite ; et, chose étrange, on ne savait rien à Paris ni de l’entrée du comte d’Artois en Franche-Comté, ni de l’arrivée du duc d’Angoulême dans le Midi. Je me souviens très bien, par exemple, des discussions dont le salon de Mme de Jaucourt était le théâtre, discussions qui se prolongeaient très avant dans la matinée. M. de Jaucourt, bien que sénateur et attaché à la personne du roi Joseph, était certainement très avant dans la confidence de M. de Talleyrand, puisqu’il devint membre du gouvernement provisoire. Eh bien ! là même, chez lui, en sa présence, on n’agitait guère que l’alternative de la paix ou de la régence, et l’on inclinait plutôt à croire à la paix. J’entends encore M. de Damas, ancien émigré rentré depuis longtemps, mais resté émigré jusqu’au bout des ongles, s’épuiser en argumens pour justifier, tant bien que mal, la stratégie des alliés et soutenir contre tout le monde qu’ils arriveraient à Paris ; il ne parlait pas des Bourbons, même dans cette hypothèse.

Mais si, dans les hautes régions, les esprits étaient encore très incertains et très circonspects, le mécontentement public se faisait jour, et j’en suivais, avec une anxiété curieuse, les premières explosions. Je n’oublierai jamais le soir où, tranquillement assis à l’Opéra-Comique, assistant à la représentation du Tableau parlant, vieille production de Marmontel et de Grétry, au moment où l’on chantait cette ariette :

Vous étiez ce que vous n’êtes plus,
Vous n’étiez pas ce que vous êtes…

les applaudissemens éclatèrent de toutes parts, depuis le parterre jusqu’au paradis, et se renouvelèrent à plusieurs reprises. J’oublierai encore moins une autre scène dont je fus témoin deux jours après celle-là. J’étais au Vaudeville. La police y faisait représenter une pièce de circonstance où les Cosaques pillaient un