Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/641

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avons dû naturellement nous demander si l’on ne pourrait pas, par une autre voie, arriver au résultat désiré : mais nous avons reconnu que non. Simplifier notre ménage politique qui est trop coûteux ; élever le niveau général des esprits ; montrer aux ouvriers le parti qu’ils peuvent tirer de l’association pour mieux soutenir le taux des salaires ; organiser le travail dans le sens de la coopération ; invoquer l’aide de l’état pour la défense des faibles et des petits ; favoriser, par des lois intelligentes, le morcellement de la propriété,.. autant d’idées qui se présentent naturellement à l’esprit, qu’il ne faut pas négliger, mais dont on ne peut attendre l’impossible.

La seule manière efficace de détruire le mal, c’est d’aller droit à sa cause, c’est de l’atteindre à sa racine même. De ce que la terre, au sein de notre civilisation du XIXe siècle, est accaparée par un petit nombre de privilégiés, il s’ensuit que la masse souffre. Eh bien ! que l’on s’arme de courage et que l’on supprime la propriété foncière individuelle pour lui substituer la propriété foncière collective. En dehors de cette grande mesure il n’existe que des palliatifs.

Mais quoi ? On dépouillerait les détenteurs actuels da sol ? En a-t-on le droit ? N’y aurait-il pas injustice à le faire ? — Pour dissiper ces scrupules, il suffit de montrer, ce qui n’est pas malaisé, que le seul bien qui appartienne à l’homme, c’est ce qu’il gagne par son travail. Or, la terre n’est pas une conquête de ce genre : c’est un don de la nature au même titre que l’air ou que l’eau. Il est vrai que l’appropriation du sol s’appuie sur des titres, sur des lois et des traditions. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Rien ne saurait légitimer ce qui est contraire à l’équité, ni consacrer une spoliation manifeste. Lorsque l’on voit, par exemple, à l’heure qu’il est, en Angleterre, le peuple des campagnes payer des sommes énormes à une poignée de propriétaires qui dépensent loin de leurs fermes l’argent gagné pour eux au prix de tant de sueurs, que dire d’un tel spectacle, et ne froisse-t-il pas bien autrement le sentiment de la justice que ne pourrait le taire la prise de possession de la terre par l’état ?

Ce n’est pas une institution défendable que celle qui a pour résultat de transformer les cultivateurs du sol en un troupeau d’esclaves dépendans, écrasés, avilis, courbés devant le maître qui les fait vivre, et les classes laborieuses en général en des martyrs. Les travailleurs sont aujourd’hui dans la situation de gens qui seraient broyés entre deux meules, dont l’une s’appelle progrès matériel et l’autre propriété individuelle du sol.

Nous avons donc le droit de reprendre la terre à ses détenteurs