Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/644

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Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos constatations. L’impôt unique sur la terre, disions-nous tout à l’heure, c’est la richesse multipliée. Ce sera aussi la richesse plus également distribuée. En effet, de la richesse créée il sera formé deux parts, dont l’une ira au travail et au capital, tandis que l’autre arrivera à l’état, qui s’en servira dans l’intérêt de tout le monde. On verra ainsi disparaître, avec les trop grandes inégalités de fortune, la misère qui en est la triste et inévitable conséquence. Et qu’on réfléchisse aussi à ce point que ce ne sont pas seulement les victimes de l’ordre de choses actuel qui seront avantagées par la nouvelle organisation sociale : il n’est personne à qui ce changement ne doive profiter. Même les propriétaires fonciers actuels, bien loin d’en pâtir, seront les premiers à y gagner. Oui, même dépouillés de la propriété de la terre qu’ils ont jusqu’ici cultivée, ou fait cultiver par d’autres, ils resteront, s’ils le désirent, au lendemain de la grande révolution économique, dans une situation éminemment enviable. Ils ne seront pas expropriés. Il ne sera touché ni à leurs bâtimens, ni à leur chédal, ni à leur cheptel, ni à leur mobilier ; tout cela est à eux au même titre que leur capital argent, tout cela leur restera, à moins qu’ils ne préfèrent s’en défaire et quitter la place. S’ils le veulent, ils continueront donc à travailler leur ancien fonds, et ils se consoleront bien vite d’en avoir été dépossédés lorsqu’ils se verront dans un milieu social renouvelé, paisible, prospère, embelli de toute manière et devenant pour eux la source de jouissances encore inconnues.

Aux avantages économiques il faut joindre encore les avantages politiques et sociaux. On parle beaucoup de diminuer les compétences du gouvernement et de le ramener, si possible, à n’être plus qu’une sorte de comité directeur à la tête d’une vaste société coopérative. C’est la thèse soutenue par les individualistes et à laquelle M. Herbert Spencer a donné un éclat nouveau. Mais comment, sous le régime agraire actuel, opérer les réformes dont on parle ? La mission de l’état est aujourd’hui illimitée. Rien que pour rendre la justice, rien que pour assurer la sécurité des biens et des personnes, que de mal il doit se donner ! Sous le nouveau régime, les innombrables querelles auxquelles donnent lieu le partage du sol, les contestations de limites, d’achat et de vente cesseront de se produire. Les classes déshéritées, qui fournissent à cette heure le gros contingent des malfaiteurs, ayant retrouvé leur place au généreux banquet préparé par la nature, ne songeront plus à violer le code. Partout l’homme, affranchi des soucis envahissans de la vie matérielle, cessant d’être hanté par le cauchemar de la misère ou oppressé par le besoin, se portera avec calme vers les objets