Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/847

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


generis qu’il n’est pas inutile de signaler, et dont les déviations s’expliquent non pas par les principes, mais par les passions.

Quelles facultés, en effet, ne revendique pas pour l’état une certaine démocratie, et quelles charges, en même temps, n’a-t-elle pas la prétention de lui imposer ? A l’état, suivant elle, non seulement l’administration, la justice, la police, mais l’enseignement sous toutes ses formes, mais la bienfaisance, mais les assurances, mais le crédit et les monopoles financiers ou industriels, avec la tutelle de tous les citoyens. A l’état, érigé en Providence terrestre, de veiller au bien-être de chacun, de satisfaire à tous les besoins physiques et moraux de l’humanité. Et les démocrates, qui prêchent cette extension de la vigilance et de l’activité de l’état à toute la vie matérielle et intellectuelle du citoyen, ne songent pas que, pour certains esprits, le sentiment religieux puisse être au nombre de ces instincts de l’humanité que l’état a mission de satisfaire.

L’instruction, l’éducation des générations nouvelles est proclamée comme une des fonctions essentielles de l’état. Pour la lui faire mieux remplir, on n’hésite pas à lui faire enseigner dans ses écoles une morale officielle, dite laïque et scientifique, qui tient la place de l’ancien catéchisme ; et l’on ne pense point que nombre de chefs de famille peuvent voir dans la religion un moyen d’éducation et une maîtresse de morale, un peu plus efficace que les meilleurs manuels de morale civique. De tous les procédés d’éducation auxquels puisse recourir la pédagogie, on oublie que la religion est encore le plus simple et le mieux adapté à l’enfance, le plus pratique et le plus démocratique, car il est à la portée de tous, et l’on ne voit pas que, dans l’intérêt même de l’état, il doit rester à la portée de tous. On admet que l’état doit encourager tout ce qui assure l’ordre public, tout ce qui peut contribuer au progrès des mœurs ; et l’on ne sait pas que, pour nombre d’esprits, les bonnes mœurs n’ont pas de meilleur garant que les idées religieuses, que l’évangile et le christianisme. Libre à chacun de ne voir dans le prêtre, selon une expression de la révolution, qu’un officier de morale ; mais, pour combien de millions de Français de tout âge et de tout sexe, cet officier de morale ne vaut-il pas le gendarme ou le sergent de ville ? N’est-ce point Montesquieu qui écrivait : « Moins la religion sera réprimante, plus les lois civiles devront réprimer [1]. »

Pour le véritable homme politique, de même que pour le penseur uniquement soucieux du bien public, c’est là le point de vue le plus simple aussi bien que le plus sûr. Quelque opinion qu’on ait de la valeur intrinsèque des différentes formes religieuses, la religion

  1. Esprit des lois, livre XXIV, chap. XIV.