Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/911

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transformation physiologique. Elle fait de lui un autre homme après quelques années de contact. Y marcher à pied est à peu près impossible ; l’herbe, sèche et glissante l’été, mouillée d’une épaisse rosée froide l’hiver, est un obstacle continuel ; sans le cheval, elle est inaccessible ; par nécessité, l’usage en est permanent, et cet usage énerve certaines facultés pour en développer d’autres, fait perdre l’habitude et le goût des travaux qui se font à pied. La vue, devant l’horizon sans limites, s’aiguise ; l’œil s’habitue sans effort à pénétrer chaque jour plus loin ; l’esprit, à scruter plutôt qu’à agir, à attendre l’événement prévu plutôt qu’à aller au-devant de lui.

Il est de tradition de nier la poésie de la plaine ; steppe, savane ou pampa, elle n’a pas d’admirateurs parmi ceux qui la rencontrent pour la première fois ; en cela, du moins, elle diffère de la mer. Elle n’offre ni grandes surprises, ni grands spectacles. Elle a une réputation de platitude qui dispense les voyageurs de la regarder. Ce n’est qu’à la longue que l’on en découvre les beautés sévères, que l’on comprend bien la variété des tableaux que le soleil ou l’ombre, le calme ou la tempête, y réalisent à toute heure du jour.

L’étranger qui vient y résider, qui n’est pas fait à cette nudité sans voiles, se désole d’abord du manque absolu d’arbres qui du moins lui cacheraient la vue affligeante de cette solitude ; car la grande plaine, pour peuplée qu’elle soit, est toujours en apparence solitaire, les troupeaux les plus nombreux y disparaissent, les maisons se confondent dans l’éloignement avec les herbes aux tiges un peu hautes. Aussi le nouveau-venu a-t-il grande hâte de répandre autour de sa tente des semences nombreuses ; sur le sol vierge, elles prospèrent vite ; il voit, après un printemps, se dresser autour de lui quelques tiges qui lui préparent l’ombre et lui promettent de dérober la plaine à ses regards.

Pendant cette attente, son œil a sondé l’horizon. Du côté de l’est, le soleil s’élève presque toujours dans un ciel pur. A certains jours, l’horizon s’assombrit ; les buées que le vent brûlant y apporte s’amoncellent, et l’orage s’y forme ; il l’a vu rasant le sol de ses nuages épais, déchirés de temps à autre d’éclairs accompagnés de roulemens que l’écho ne multiplie pas, mais qui se prolongent plus sonores que dans la montagne. A l’ouest, chaque jour le soleil des journées chaudes s’éteint lentement ; sous l’éclat de ses derniers rayons, qui dessinent sur l’horizon chaque touffe d’herbe, il voit se développer de longs mamelons, d’abord inaperçus, accidens de la plaine qu’il découvre et qui l’égaient, et sur lesquels se découpe maintenant, juché sur de hautes pattes, le corps, devenu énorme, des bêtes de son troupeau. A midi, sous le soleil droit,