Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/945

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homme de club, la parole divine : « Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour vingt justes qui persévèrent. » Voilà précisément une parole qui a toujours paru à Mme de La Bartherie peu encourageante pour les justes. Aussi l’a-t-elle négligée pour s’occuper avec ses amies, sous la présidence de son époux, des « pauvres honnêtes ; » Chamillac ne demande pas mieux que de secourir ceux-là par surcroît, à ses momens perdus. La séance est ouverte ; le secrétaire fit le procès-verbal de la réunion précédente ; une causerie toute frivole, étrangère aux questions de charité, couvre plaisamment sa voix ; le procès-verbal est adopté. Puis le président, un Tartufe (« Dévot ? .. demandait tout à l’heure Sophie Ledieu à Hugonnet. — Pense pas, répondait le peintre : tu sais, y en a de laïques… »), ce Tartufe qui a l’éloquence de Prudhomme ; La Bartherie, cite à comparaître devant lui et devant ces dames en toilette de bal quelques pauvres gens, un maraîcher, une blanchisseuse, un ouvrier des ports, épiés et convaincus d’avoir démenti par de prétendues fautes cette bonne renommée qui leur a valu la faveur de la société. L’ouvrier, harcelé de questions, s’emporte et manque de respect au président ; il serait rayé de la bienheureuse liste et précipité dans les ténèbres extérieures, si Chamillac, dont la bienfaisance a sa police secrète, ne murmurait quelques mots à l’oreille de l’austère La Bartherie, dont il connaît les peccadilles. Que celui de nous qui est sans péché jette la pierre au coupable : ce ne peut-être La Bartherie ; serait-ce Chamillac ? Il sauve, au contraire, le malheureux qu’on allait lapider. Ainsi se termine cette scène franchement satirique, où s’expose en action la philosophie de l’ouvrage, où se déclare en badinant le caractère du héros, et qui donne au spectateur, en soulevant le rire, un dernier répit. Tout de suite après, le drame éclate.

Au moment où le comité se disperse, Maurice de La Bartherie, le frère de Jeanne, apparaît, pâle, éperdu, et demande un entretien à Chamillac. Il vient d’apprendre que celui-ci, d’accord avec un autre membre de leur club, l’a mis en demeure de payer une dette de jeu, 70,000 francs qu’il a perdus dans certaines circonstances aggravantes ; faute de quoi, demain, à midi, il sera affiché, c’est-à-dire bientôt chassé du club, et aussitôt de l’armée. Il sollicite un délai ; Chamillac, avec une sévérité dont la raideur même et la dignité nous font supposer qu’il a ses raisons, refuse tout arrangement et se retire. Alors, surpris par sa sœur, Maurice lui avoue sa détresse. Recourir à son père ? Il n’ose. Accepter que Jeanne paie sa dette ? Mais la fortune de la jeune femme est déjà inscrite dans son contrat de mariage, et, sans l’approbation de son fiancé, elle ne peut rien en distraire : or son fiancé est ce rébarbatif cousin qui, de sa vie, ne pardonnerait pas cette faute à Maurice. Accepter, au moins, ce collier qu’elle détache de son cou ? Non,