Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/149

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tache de l’induire à des affirmations bizarres ou à des expressions malheureuses. Il prend dans le sens absolu des expressions qui n’étaient entendues que sous un rapport déterminé et avec une extension limitée. Il transporte au prédicat ce qui n’est dit que du sujet. Il tire d’analogies superficielles les conclusions les plus risquées. Il démontre de la manière suivante qu’il est impossible d’apprendre quelque chose. « En effet, dit-il, ce qu’on sait déjà, on ne peut plus l’apprendre, ce dont on ne sait absolument rien, on ne peut le chercher. L’homme intelligent n’apprend rien, car il sait déjà la chose en question ; l’homme inintelligent n’apprend pas non plus, parce qu’il ne comprend pas. Celui qui sait quelque chose sait tout, car on ne peut être à la fois savant et ignorant. » Être père ou frère d’un homme, dit encore l’éristique, c’est être père ou frère de tout le monde, car le père ne peut être un non-père, ni le frère un non-frère. Si A n’est pas B et que B soit homme, A n’est pas un homme. Si le Maure est noir, il ne peut être blanc, il ne peut donc non plus avoir les dents blanches. Si j’étais assis hier et que je ne sois plus assis aujourd’hui, il est à la fois vrai et faux que je sois assis. Si une bouteille du même médicament fait du bien à un malade, une tonne de ce médicament lui fera plus de bien encore. Le sophiste pose des questions comme celle du voilé [1] ; il imagine des cas embarrassans comme le serment de se parjurer, etc. »

Mais ce sont surtout les équivoques de langage qui fournissent au sophiste une mine inépuisable. On a presque honte de rappeler des raisonnemens tels que ceux-ci : Ce que quelqu’un a eu et n’a plus, il l’a perdu ; si donc quelqu’un perd un caillou sur dix, il en a perdu dix, car il n’en a plus dix. — Deux et trois sont cinq ; donc deux sont cinq et trois sont cinq, etc. — Ce charlatanisme de foire était-il vraiment pris au sérieux ? M. Zeller ne le pense pas. Nous serions, quant à nous, presque tenté de le croire, quand nous voyons Platon ne pas dédaigner de nous transmettre, dans l’Euthydème, un recueil de ces jongleries, et le grave Aristote prendre la peine de les discuter. Chrysippe est un austère stoïcien ; il est pourtant de lui, ce précieux syllogisme : — Si vous dites quelque chose, cela vous passe par la bouche ; or vous parlez d’un chariot, donc un chariot vous passe par la bouche. — D’après Hésychius de Milet, que cite Diogène Laerce, un certain Philétas de Cos mourut des efforts qu’il fit pour résoudre l’argument du menteur.

Ici encore nous avons peine à comprendre le goût des Grecs. La

  1. On montre une personne voilée, et on demande à un ami de cette personne s’il la connaît. S’il dit oui, il ment, car il ne peut savoir qui est caché sous le voile ; s’il dit non, il ment encore, car il connaît la personne voilée.