Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/300

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les opinions. Tous les sages ayant décidé que les nouvelles explications du monde étaient contradictoires aux explications religieuses, l’orgueil s’est refusé à réviser le procès.

Les défenseurs de l’orthodoxie n’ont guère facilité l’accommodement. Ils n’ont pas toujours compris que leur doctrine était la source de tout progrès, et qu’ils détournaient cette source de sa pente naturelle en luttant pied à pied contre les découvertes des sciences et les mutations de l’ordre politique. Les orthodoxies aperçoivent rarement toute la force et la souplesse du principe qu’elles gardent ; soudeuses de conserver intact le dépôt qui leur a été transmis, elles s’effraient quand la vie intérieure du principe agit pour transformer le monde suivant un plan qui leur échappe. Tel l’émoi d’un homme qui verrait le pilier de sa maison, un tronc de chêne encore plein de sève, bourgeonner, pousser des branches, et s’élancer pardessus le toit de la maison en l’effondrant. Le signe le plus manifeste de la vérité d’une doctrine, c’est le don de s’accommoder à tous les développemens de l’humanité, sans cesser d’être elle-même ; ne serait-ce pas qu’elle les contenait tous en germe ? L’incomparable puissance des religions leur vient de ce don ; quand l’orthodoxie le méconnaît, elle déprécie sa propre raison d’être.

Par suite de ce malentendu, où chacun avait sa part de responsabilité, on a mis longtemps à apercevoir cette vérité si simple : le monde est travaillé depuis dix-huit siècles par un ferment, l’évangile, et la dernière révolution sortie de cet évangile en est le triomphe et l’avènement définitif. Tout ce que l’on renversait avait été sourdement miné par la vertu secrète de ce ferment. Bossuet, l’un des rares qui ont tout pressenti, le savait bien : « Jésus-Christ est venu au monde pour renverser l’ordre que l’orgueil y a établi ; de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle [1]. » Tout le grand effort de notre temps a été prédit et commandé par ce mot : Misereor super turbam. Cette goutte de pitié, tombée dans la dureté du vieux monde, a insensiblement adouci notre sang, elle a fait l’homme moderne avec ses conceptions morales et sociales, son esthétique, sa politique, son inclination d’esprit et de cœur vers les petites choses et les petites gens. Mais cette action constante de l’évangile, qu’on accorde à la rigueur dans le passé, on la nie dans le présent. L’homme marche comme un voyageur du soir qui va vers l’Orient ; la nuit se fait toujours plus obscure devant ses yeux, il n’a un peu de clarté que derrière lui, sur la route connue où le jour meurt. D’ailleurs la contradiction apparente était trop forte : d’une part,

  1. Sermon de 1659, sur l’éminence dignité des pauvres.