Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/315

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diffèrent tous deux du nôtre ; de faire entendre comment cette forme d’art, parfois injustement décriée, a pu produire ailleurs des chefs-d’œuvre, dès qu’on la ramenait à ses véritables sources de force, un peu de lumière et de chaleur. Car la littérature opère comme tous les foyers, en vertu de la loi souveraine qui régit le monde physique et moral ; elle change en force tout ce qu’elle reçoit de lumière et de chaleur, elle donne l’une dans la mesure où elle possède les deux autres. Là où nous avons échoué, les Anglais et les Russes ont réussi, parce qu’ils appliquaient tout entier le précepte de création ; ils prenaient l’homme dans le limon, mais ils inspiraient le souffle de vie et ils formaient « des âmes vivantes. »

Aussi leur littérature a fait fortune, elle pénètre insensiblement le public européen. Elle répond à toutes les exigences, parce qu’elle satisfait par le fond les besoins permanens de l’âme humaine, par la forme le goût de réalisme particulier à notre époque, tel qu’il est déterminé par la pente universelle des esprits dont je parlais en commençant. Ceci nous amène à de tristes et nécessaires réflexions. Grâce à la fréquence et à la rapidité des échanges de toute sorte, grâce à la solidarité croissante qui unifie le monde, il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coterie et de nationalité, un esprit européen, un fond de culture, d’idées et d’inclinations communes à toutes les sociétés intelligentes ; comme l’habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin. On le retrouve même beaucoup plus loin, sur le paquebot qui sillonne le Pacifique, dans le cercle où des négocians se réunissent aux antipodes. Or, cet esprit nous échappe ; les philosophies et les littératures de nos rivaux font lentement sa conquête. Cet esprit n’est plus le nôtre ; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque, avec succès parfois ; mais suivre n’est plus guider. Je n’ignore pas que notre énorme production romanesque peut encore se targuer de triompher sur les grands marchés de librairie ; on l’achète par habitude et par mode, on s’en amuse un instant ; mais, sauf de rares exceptions, le livre qui agit et nourrit, celui qu’on prend avec sérieux, qu’on fit dans la famille assemblée et qui façonne à la longue les intelligences, ce livre ne vient plus de Paris. Je l’ai déjà consignée ici, je la reproduis, le cœur chagrin et désirant me tromper, cette observation qui résume pour moi un long commerce avec l’étranger : les idées générales qui transforment l’Europe ne sortent plus de l’âme française. Aussi malheureuse que notre politique, dessaisie de l’empire matériel du monde, notre littérature laisse perdre par ses fautes l’empire intellectuel qui était notre patrimoine incontesté.