Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/347

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m’a dit, rapporte Fersen, que l’exagération, l’emportement, l’inconséquence et la légèreté de M. de Calonne avaient effrayé le roi de Prusse et avaient même refroidi M. de Bischoffswerder. » Cependant, à force d’insister et d’adjurer, le prince obtint une conférence où l’on délibérerait sur ce fameux manifeste, épouvantail formidable qui devait, selon lui, par sa seule apparition, consterner les révolutionnaires et anéantir la révolution. Léopold se prêta à cette conférence : il y vit un moyen de se débarrasser d’hôtes très incommodes ; il crut, en même temps, que la crainte d’une intervention donnerait à réfléchir au peuple français et l’amènerait à s’accommoder avec le roi. Spielmann fut chargé de préparer un texte qui concilierait toutes les idées parce qu’il n’en préciserait aucune, Éconduire les émigrés sans les désavouer publiquement, inquiéter les Français sans les irriter outre mesure, servir les desseins de la cour de France sans provoquer par des menaces intempestives la colère des révolutionnaires, paraître agir, en un mot, et ne s’engager à rien, tel était l’objet de la déclaration vague et équivoque dont Spielmann dressa la minute.

Léopold l’approuva, jugeant que tout y était calculé pour « empêcher le mauvais usage que le comte d’Artois pourrait vouloir en faire. » La déclaration devait être signée par l’empereur et le roi de Prusse. Elle portait que ces deux monarques, après avoir entendu M. le comte d’Artois, considéraient la situation de Louis XVI, ainsi que le rétablissement de l’ordre et de la monarchie en France, comme un objet d’intérêt commun à tous les souverains. « Leurs Majestés espèrent que cet intérêt ne peut manquer d’être reconnu par les puissances dont le concours est réclamé… Alors et dans ce cas, leurs dites Majestés, l’empereur et le roi de Prusse, sont résolues d’agir promptement d’un mutuel accord, avec les forces nécessaires pour obtenir le bien propre et commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu’elles soient à portée de se mettre en activité. »

C’était une pièce de chancellerie, rédigée par le secrétaire très retors du plus délié diplomate qu’il y eût alors en Europe ; il en faut donc peser tous les termes, car il n’y en a point d’indifférens. La déclaration était tout hypothétique : les arméniens qu’elle annonçait demeuraient éventuels et dépendaient d’un accord conjectural entre les puissances. Cet accord ne se présentait que comme une espérance : on le réclamait, rien ne disait qu’il fût possible, encore moins probable ou prochain. Le fait est que Léopold, instruit des intentions de l’Angleterre, considérait le concours de l’Europe comme une impossibilité et, par suite, ne s’engageait absolument à rien. « Ces mots : alors et dans ce cas, disait-il, sont pour moi la